Les insectes : je t’aime, moi non plus.

Mushi ! mushi ! : des insectes !!!

À partir du printemps, il n’est pas rare d’entendre des cris d’orfraies quand, au bord d’une rivière, les promeneurs traversent des nuées de moucherons et autres petits insectes. S’ensuit parfois la fuite. Des belles femmes à talons avec la fulgurance des sprinters, se précipitent, empruntant des trajectoires anarchiques, propulsées par le dégoût provoqué par les insolents diptères qui s’ébaubissent sur le visage. Affectation ? Phobie? Avoir peur d’un rien est aussi une des modalités possible de la féminité. Sac à main, rouge à lèvre, fragilité, enfantillages et peur panique des moucherons. Les hommes seront séduits.

L’affaire enfle encore quand les fâcheux s’avèrent être les ka, les moustiques, ou pire, les ga, les papillons de nuit. Akuma, oni, tengu, esprits malins et entités effrayantes de la mythologie nippone ! Vous ne pouvez rivaliser avec la terreur qu’inspirent ces monstres ailées dont le seul nom suffit parfois à faire trembler les âmes les plus aguerries. Pour les hauts de cœur toutefois, pour les promesses de vomissement, adressez vous plutôt aux gokiburi, les cafards. Les nuits estivales, subtropicales, ils quittent sans vergogne les éviers des cuisines et sortent outrageusement sur les trottoirs des villes. Il y a des divagations dans l’espace qui échappent : certains badauds s’engagent dans des virages subites et risquent des embardées dangereuses vers la chaussée. On les croirait ivres morts, titubants, prêts de s’effondrer sous les assauts de l’alcool. Rien n’est moins vrai. Ce ne sont que des âmes charitables qui risqueraient leur vie pour ne pas sentir de craquements sous les chaussures.

Comment pareille minauderie est elle possible dans un pays où l’on adore à ce point Jean Henri Fabre ? L’entomologiste français est érigé en véritable modèle du scientifique, également amoureux des lettres, grand humaniste et honnête homme accompli. Un homme occidental du 19°s, à barbe et complet noir, systématique, érudit et dévoué à la cause du savoir, comme les japonais les affectionnent particulièrement. Il continue à être étudié à l’école primaire et présenté comme un exemple à suivre pour les têtes blondes du Nippon. Il est sans doute aussi célèbre au Japon qu’oublié en occident. Son œuvre est traduite intégralement dont ses souvenirs entomologistes : 4000 pages sur nos chers amis à carapaces disséqués sous tous les angles.

Si on ne goûte aujourd’hui que peu les insectes gustativement, on n’en appréciait pourtant pas moins autrefois les subtilités, celles des les zazas moushis par exemple, des petites punaises d’eau que les anciens habitants de Nagano ramassaient sous les galets des cours d’eau avant de les manger. Dans cette région éloignées de l’océan, sans pêche ni élevage suffisants, ils constituaient un excellent apport en protéines. Au nom de la tradition, on en trouve encore parfois, excellents en apéritifs avec un verre de nihon shu. Mais la chose reste confidentiel. On ne verra pas comme au Cambodge des paniers étalés sur les marchés, chargés de délicieuses fritures en tout genre aux couleurs sombres et à la surface de chitine grillée.

Le goût des japonais pour les illuminations, les lumières, les feux d’artifice, les choses kira kira se marie très bien avec les lucioles. Pays industrialisé, sinistré par bien des catastrophes technologiques, le Japon est encore béni des dieux pour sa biodiversité : le monde animal reste en effusion. Abondantes lucioles, y compris près des centres villes, vous êtes l’objet d’un véritable culte, et on voit des couples qui se pressent pour vous admirer voltiger et clignoter dans la nuit. Au dessus des ponts cambrés qui enjambent petits lacs et les cours d’eau vous virevoltez un peu maladroites, un peu lourdement mais si fascinantes. Dans la nuit noire, vous êtes comme les yeux du destin qu’on suit des heures en se demandant où vous allez nous mener. Et puis elles s’éteignent.

Les thuriféraires de la collecte ont leurs habitudes. Une journée d’été : un grand père et son petit fils dotés de petits filets à papillons s’affairent le long des arbres du boulevard qui halètent sous la chaleur. Le bruit des semi, des cigales est assourdissant d’optimisme. On ramasse quelques individus selon la tradition japonaise. Et hop, après auscultation, on emmène quelques individus à la maison. Petite boite petite boite, jolie boite, vous abriterez les cigales qui chantent.

La marotte peut tourner à l’adoration : il y a un temple à Kyoto, le Suzumushi dera, qui abrite environ 6000 criquets dans de grands coffres bas ajourés. Bruit de fond vibratoire de milliers d’âmes qui ont du bien pécher pour être réincarnées aussi bas dans l’échelle bouddhiques des êtres vivants. Elles n’en sont pas moins dignes de respect et constituent une école d’humilité, dit le moine de service qui discourt devant un parterre de touristes et de visiteurs benoits et tout ouïs.

On aime aussi les libellules, les dessiner, les voir en anime. Mignonnes, mignonnes par excellence, bien plus que les coccinelles qui ne jouissent pas de la même popularité qu’en occident. C’est que leurs points noirs pourraient repousser certaines sensibilités irritées par les motifs d’amoncellements et de concentrations. En été, la saison est au Allomyrina dichotoma ou « scarabées rhinocéros japonais ». Les enfants les adorent, fascinés, et les élèvent volontiers. Il est possible d’acheter ces coléoptères en ville, de les chasser soi-même avec des pièges ou en les attrapant directement dans la nature. Une fois rapportés à la maison ou à l’école, on place les trophées, si possible un mâle et une femelle, dans une belle petite boîte bleu. Les rayons des convenient store et des hyakuenshop proposent tous les accessoires indispensables pour commencer une petite famille. On dispose de la sciure de bois au fond de la boite, puis, il suffit de nourrir le couple avec une gelée spéciale ragoutante pour nos amoureux. Certaines marques vantent les vertus de leur recette « particulièrement riche en nutriments » et capable de « favoriser la reproduction » de nos chers arthropodes…Car c’est sans doute là le clou du spectacle : malgré leurs longues pinces, les kabutomushi ne se battent pas, bien au contraire. Ils se reproduisent et la boite se remplit, se remplit. Gare à celui qui la renverse dans la maison. Bas les pattes ! On aura bien le temps de les relâcher dans la nature le moment venu ou bien de laisser le chat imprudemment jouer à “si je t’attrape je te mange”.

Comme tout ce qui touche à l’enfance est forcément mignon et innocent pour la sensibilité japonaise les kubutos mushis le sont aussi. Allez savoir pourquoi un groupe comme les Beatles est resté encore aujourd’hui si populaire au Japon, nom de code y compris.