Ayako est une hostess de bar professionnelle depuis de nombreuses années.

Hosutesu dit-on japonais. Un anglicisme bon teint qui n’a pas vraiment d’équivalent dans la gamme des métiers de la nuit du monde occidental. Comment traduire en français… hôtesse ? Dame de compagnie ? escort girl ?

Elle travaille à Osaka. Nous l’avons rencontré et elle a accepté de se confier à nous. Témoignage sous forme d’abécédaire aux lettres un peu mélangées, comme la vie de ces filles si particulières…

A… comme Ayako, hostess professionnelle.

“Je m’appelle Ayako, j’ai 25 ans. Je suis hostess professionnelle dans les bars depuis mes 18 ans. Je viens de Fukuoka, sur l’île de Kyushu, mais travaille depuis quelques temps à Osaka, après avoir vécu quelques années aussi à Tokyo.

Au début, je faisais ce boulot parallèlement à mes études, pour les financer. Issu d’une famille pauvre, je n’étais pas du tout aidé par mes parents. C’est plutôt eux qui me demandaient de l’argent. Quand j’ai commencé, je ne savais pas vraiment où je mettais les pieds et puis…ce fut le bonne surprise J’ai tout de suite eu beaucoup de succès et j’ai commencé à gagner beaucoup d’argent. Grisant pour une très jeune fille de la campagne de surcroît, ce sentiment de puissance, cette confiance en soi donnée par la réussite.

Je vends ma compagnie pour faire simple, mais c’est sans ambigüité. Je ne suis pas une prostituée professionnelle ni même occasionnelle. Certains pourraient me comparer à une cocotte bon teint fin 19°, une cléo de Mérode des temps modernes, en version soleil levant comme dit en me taquinant parfois un client français. Pas exactement en fait. Je ne couche pas. Mais les hommes payent. Ce qui est inimaginable en dehors de Japon est viable chez nous pour une infinité de raisons.

Ce que je vends au client? Une présence. De l’amitié. Je suis un objet narcissique pour certain, une confidente pour d’autre. Une amante idéale ou inaccessible.

Pour me comprendre, comprendre ce que je fais, pourquoi j’existe, quelle fonction sociale je remplis, il faut s’intéresser à l’âme japonaise, si particulière, chercher à en pénétrer les arcanes…”

C comme…Clients. Okyakusama

Pourquoi ces dépenses somptuaires. Pourquoi les hommes dilapident-ils des fortunes, parfois l’équivalent plusieurs milliers d’euros en une soirée, pour boire avec des filles juste pour…parler? Parler, en apparence oui. Mais les résonances du phénomène vont bien au delà de la simple interaction.

– Certains hommes ont des difficultés pour nouer des relations sincères dans la vie quotidienne. Ils manquent parfois de confiance. Parfois c’est aussi l’absence d’opportunités de rencontres qui est en cause. Les rythmes sont surchargés. Les vacances quasiment absentes. Les obligations familiales, professionnelles nombreuses. La société laisse peu d’espace pour laisser le hasard créer des combinaisons relationnelles nouvelles.

– Et puis, il y a quelque chose de beaucoup plus dilettante dans ces simagrés. Ce besoin que les hommes ont ici de vivre des chimères, de se construire des idéaux purement esthétiques, pour les contempler tout en se délectant de leur impossibilité. L’âme japonaise a sans doute quelque chose de désespérée quand elle trouve un objet insaisissable qu’elle habite pourtant jusqu’à l’obsession.

– Ensuite, comme en France, le Japon est un pays où les hommes aiment beaucoup les femmes. L’amante inaccessible, le syndrome du Dieu vivant est très ancré. La femme impérieuse, riso ga takai, trop belle pour soi et trop parfaite, hante les esprits. Jeune, naïve, raffinée. On n’oserait pas lui parler dans la vie, par peur de l’échec, par crainte de la déranger. Sauf au bar à hostess : au Japon, on aime que les choses soient conçues, tracées. On aime les procédures, les endroits adéquats et équipés selon les fonctions qui leur sont liées.

. Il y a aussi parfois un certains pessimisme vis à vis des relations humaines qui pousse les hommes vers la vénalité. Certains cyniques, lâchent les billets pour avoir une amie, qu’ils imagineraient volontiers en amante par pur fantasme, tout en contemplant au fond en secret le spectacle morbide de leur solitude réelle. Une forme de masochisme ou de pessimisme déguisée.

– L’absence de psy ou presque est aussi une autre raison du succès des bars à hostess. Si la psychologie clinique, la psychiatrie existent dans les hôpitaux, le psychologue ou le psychanalyste de quartier, le prêtre des temps modernes, celui qui écoute, conseille, rassérène, procure les mots antalgiques n’est pas. Il faut se confier à ses amis, sa famille, son partenaire mais c’est la quadrature du cercle souvent dans une culture japonaise ne porte pas les individus à s’épancher, bien au contraire. L’hostess autour d’un verre sait elle mettre du baume au coeur, dans cette société qui semble, paradoxe dans un contexte bouddhiste, manquer de compassion…

– Certains hommes japonais sont mother con, ils ont le complexe de la mère. Le complexe d’Oedipe dirait on. Ils ont été surprotégés, beaucoup trop parfois et continuent à chercher chez leur femme cette figure maternelle, celle qui couve, berce, admire, tout en nourrissant le désir, difficilement conciliable, de l’autre figure féminine, la femme sexualisée, objet de désir. Il n’est pas facile d’assumer cette contradiction avec la même personne. D’où ce besoin d’aller chercher ailleurs ce qu’on a pas ou plus chez soi. Selon les carences affectives de son client, l’hostess sera tantôt la maman, tantôt la salope. C’est selon.

– Autre motivation des hommes pour fréquenter les bar à hostess est la situation délétère de leur couple. Certains se sont formés sans affinité particulière, par le jeu des rencontres dans les instances sociales classiques, où l’opportunité s’est alliée avec la pression du groupe qui pousse au mariage, pour précipiter la décision. Sans amour, sans terrain d’entente ni goût en commun, le silence s’installe. L’ennui fait peu à peu son trou. Rien a se dire…Sans compter le caractère taciturne et souvent réservé des japonais qui n’aide pas beaucoup à casser les murs. Quand la mésentente tourne au cauchemar, le divorce n’est pas toujours possible, par conservatisme, par nécessité : les enfants, la maison, l’argent, la peur de déroger aux normes. Beaucoup de couples doivent affronter la cohabitation forcée. L’enfer à la maison, parfois. Le bar à hostess est là comme une soupape de sécurité qui permet de tenir le coup. A cela s’ajoute le phénomène des mutations professionnelles. Certains hommes sont contraints de déménager car refuser est souvent inacceptable. Les femmes restent parfois avec leurs enfants dans la maison de famille quand l’homme s’envole vers d’autres cieux, ne rentrant qu’un weekend de temps en temps. Avec ses nouveaux collègues, le voilà qui grossira le chiffre d’affaire des bars à hostess…

– Le niveau de frustration affective et sexuelle est telle qu’il est un des moteurs de toute cette industrie qui se nourrit de ces carences. Si les bars à hostess ne vendent pas de sexe, ce sont tout de même un des maillons de ce système qui vend la féminité aux hommes. Le bar à hostess est une antre de sublimation de la sexualité. L’endroit est moralement acceptable. On peut le dire à sa femme et les factures sont souvent acquittées par les entreprises quand les salariés sortent en groupe, et considèrent cela comme un investissement nécessaire, un outil de management et de motivation des équipes. La promiscuité des corps, les visages de ces femmes poupées, sur maquillées et apprêtées, même non consommées procure une forme indirecte de jouissance. Le bar à hostess est aussi un sas de communication entre générations. Les hommes mûrs, âgés parfois, se pavanent au milieu d’un parterre de jeunes femmes juvéniles source de jouvence.

– Le goût des relations évanescentes. Il y a aussi la notion ichigo ichie qui joue certainement. Un jour, une rencontre, pourrait on traduire. Autrement dit : passons ce moment précieux ensemble, même si on se se reverra jamais. Une valeur venue du zen sans doute, l’évanescence de la vie, du rapport humain, peut être très rapide mais il faut habiter le moment, encore plus que s’il devait durer l’éternité. En occident, la porte est toujours ouverte pour revoir les inconnus que l’on a rencontré et avec lesquels on a passé de précieux moments. Au Japon, l’intensité d’une rencontre fortuite n’est pas forcément vécu en fait comme le prélude d’une amitié possible. Le paradigme est différent. L’évanescence est intégrée comme une fatalité, parfois souhaitée, parfois regrettée, mais parfois aussi provoquée par cette pétition de principe. On peut envisager qu’une relation puisse durer 1 jour ou 1 soir, et pourtant investir, donner de soi ou de son argent. S’il faut payer pour passer une soirée de qualité, pourquoi pas quand on en a les moyens?

– Les japonais aiment boire. Népenthès, panacée contre l’ennui et contre l’étroitesse de beaucoup des vies, l’alcool est un précieux allié. Quand on veut passer du temps avec quelqu’un on dit souvent « on va boire ensemble », comme si il fallait un prétexte pour se voir.

Et quand il n y a personne, il y a l’hostess. La jeune fille qui servira des verres en toute politesse, avec toutes les manières nécessaires. Avec le sourire. Elle boira un peu avec le client, mais finalement rusera pour ne pas tomber totalement dans l’ivresse, quand lui n’aura pas de limites et finira parfois ivre mort, raccompagné au taxi par sa mante religieuse, la carte de crédit lestée de quelques zéros.

D comme… droits d’entrée et tarifs

Dans les bars à hostess, le client paye à l’heure un tarif fixe qui inclut le droit d’assis, la conversation avec une hostess ainsi que ses propres consommations, il y a souvent un système de boisson à volonté pour certains alcools, whisky, du cognac, shochu, les autres choix étant facturés séparément. Les clients qui viennent en groupe auront plusieurs hostess avec eux. Bien entendu, l’hostess est aussi chargée de resservir le client avant que son verre ne se vide. Le client est roi, il ne doit jamais se sentir irrité parce que son verre est vide et qu’il a soif.

Le tarif horaire dépend du niveau de l’établissement. Dans les bars de luxe, il peut atteindre 200 euros de l’heure, voire plus dans les quartiers ultra chics des grandes métropoles, Ginza à Tokyo particulièrement. Il y a quelques endroits où l’on facture jusqu’à 1000 euros de l’heure. À l’inverse, les tarifs de bases commencent généralement à 30 euros de l’heure. Très rarement en dessous.

Certains bars n’ont pas de système de boissons à volonté et facturent tout au verre ou à la bouteille. Dans ce cas, il y a un parfois système à de « bottle keep » ou bouteille à la ficelle. Le nom du client est écrit sur la bouteille qui est rangée après son départ sur une étagère. Il l’a retrouvera à son prochain passage. Bières, vins, cocktails se payent séparément, à des prix parfois indécents…

À ce prix, il faudra évidemment ajouter les tarifs des consommations offertes à l’hostess

“Mes consommations sont à la charge du client. Je me permets quelques suggestions et demande son autorisation. Mais la plupart du temps, c’est lui qui propose. Que voulez vous boire? Selon le client, j’ajuste ma commande, en fonction de ce que je sens et de ce que je perçois de son niveau financier. Un cocktail simple, raisonnable, plus élaboré ou une boisson hors de prix. Les clients qui veulent frimer offre d’office du Champagne. Selon les établissements les gammes proposées vont de la Veuve Cliquot ou du Möet de base, vendu 2 ou 300 euros, jusqu’à des champagnes de luxe, écoulés parfois 10 fois le prix d’achat. 1000 euros, 2000 euros la bouteille.

En général, je suis sensé boire assez vite pour que mon verre une fois vide, le client m’en propose un nouveau qui sera facturé. Au minimum, une fois par heure, mais souvent plus. L’objectif est bien entendu de faire offrir au client un maximum de verre…Je ne reste pas plus d’une heure avec le même client. Nous nous relayons avec les autres filles. Et à chaque fois le client se doit d’offrir un autre verre, et encore un autre…”

W comme… Whisky et compagnie.

Whisky, Cognac, Shochu sont les 3 mamelles des bars japonais. 3 alcools classiques de chez classiques dont le succès ne se dément pas.

Américain, écossais ou japonais, le Whisky est un incontournable Il a ses amateurs, parfois très fins connaisseurs. La production nationale est une des meilleurs du monde, et régulièrement le Japon caracole en tête des classements des meilleures marques mondiales. Pour le Cognac, Hennessy est un nom que tout le monde connaît par ici, même ceux qui n’en ont jamais bu. Le seul nectar d’origine purement nippone est le Shochu. Un alcool vraiment japonais, fabriqué à base de riz fermenté, de patate douce ou de blé, puis distillé, à la différence du Nihonshu. Il titre autour de 20 à 30 % d’alcool. Le Shochu a ses subtilités, ses nuances, ses provenances réputées, ses marques, négociants ou petits producteurs prestigieux. Nonobstant le profane a parfois du mal à en discerner les nuances ou même l’intérêt…

Ces trois nectars peuvent se boire selon 3 voies. La voie des glaçons, la voie de l’eau gazeuse (appelée Soda ici bien que non sucrée) ou de l’oolong, la voie du « sutreito », comprendre sec. Sans rien que l’astringence de l’alcool fort qui fait une petite brûlure sur la langue.Ces combinaisons sont une évidence pour qui fréquente le monde de la nuit.

D…comme Danger de l’Alcoolisme

“Je ne suis pas alcoolique mais mon métier m’impose de boire beaucoup. Bien sûr, il y a des petits trucs. Comme je m’entends bien avec le barman, je m’arrange avec lui pour que mes verres de cocktail soit sans alcool ou presque. Pour le Champagne, le vin ou toute sorte de bouteille commandée par le client, impossible de ruser comme cela car le client boit aussi. Dans ce cas, il m’arrive parfois de me débrouiller. Quand il va aux toilettes, je jette la moitié de mon verre dans le seau à champagne, au milieu des glaçons.

J’essaye de me préserver aussi en buvant pas mal d’eau en même temps que l’alcool. Avant la soirée j’ai aussi l’habitude d’acheter au convini une petite fiole d’un produit censé affaiblir l’imprégnation et les effets de l’alcool, et après la soirée, je récidive avec le modèle destiné à limiter la gueule de bois. Et puis je fais un maximum de Gym la journée pour éliminer. Je bois aussi des tisanes dépuratives…

Avec l’habitude, j’ai développé une bonne résistance et de l’endurance. Ce n’est pas le cas de toutes les filles. Comme beaucoup d’asiatiques, certaines ne produisent pas les enzymes permettant d’éliminer l’alcool en quantité suffisante…Une question de métabolisme et de génétique. elles sont “sake yowai”, ce qui signifie, selon des degrés variables en fonction des personnes, qu’elles peuvent devenir très rouges, y compris avec plaques sur le corps, ressentir des démangeaisons, vomir au premier verre, tomber à la première gorgée…Il y a des cas rares où la moindre ingestion d’alcool peut être fatal. En général ces filles ne peuvent pas travailler comme hostess. À moins qu’elles soient exceptionnellement et charmante et que l’établissement s’y retrouve même si elles boivent que des jus de fruits.”

A comme… atmosphère

“Mon établissement fait partie de la catégorie club, c’est à dire la gamme supérieure des bars à hostess. L’intérieur n’est pas pas très vaste, peut être une quarantaine de mètres carrés pour la salle à laquelle il faut ajouter l’espace pris par le bar, la petite cuisine et les locaux de service. Il y a une piste de danse au milieu ainsi que des canapés disposés dans des alcôves, qui forment comme de petites pièces dont un côté est ouvert sur la piste.

La lumière est tamisée. La musique plutôt lounge. Une ambiance “resort” entre bar et boite, avec un côté chill out en bord de plage de Resort exclusive..Tout est fait pour transporter le client dans un ailleurs sucré et surtout sensuel, sensuel, sensuel…pour le faire dépenser!”

A comme…Alignement de jeunes filles sur les trottoirs

Devant certains bars à hostess, on voit parfois des jeunes filles alignées qui font le pieds de grue sur le trottoir, comme pour montrer la marchandise… En général dans la vingtaine, parfois plus âgées, ces cendrillons sans couvre feu sont souvent parfaitement habillées, raffinées, sensuelles, et…sans vulgarité. Maquillage à la perfection. Coupe de cheveux et accessoires parfaitement accordés à la silhouette. Parfois timides, parfois amazones, vitrines humaines, elles font le hikkyaku, le rabattage des clients. Plusieurs stratégies possibles. Elles se contentent de poser, jouent les indifférentes capricieuses, discutent entre elles ou au contraire, jouent les obéissantes. Elles peuvent planter leurs yeux charmeurs dans ceux des clients, lancer leur regard dans le vague ou encore distribuer des plaquettes d’informations. Elles sont les reines de la rue. Personne n’ose les importuner. Le désir des hommes est engoncé dans un surmoi tellement bétonné qu’il n’y a pas d’exutoire dans l’agressivité gratuite.

Seuls ou en groupe, les clients se renseignent sur les prix, se font expliquer les conditions. On paye un forfait horaire pour boire à volonté. Les consommations de Mademoiselle étant en sus. Même les novices connaissent déjà plus ou moins le système. Pas de sexe évidemment. On entre pour converser, pour boire et passer un moment avec une femme, qui nous comprendra forcément. Elle est payée pour. Le lendemain, on reverra parfois une de ces sylphides avec un sac à dos prendre le bus pour aller à la Fac.

R comme…recrutement

« Depuis que je suis adolescente, quand je me promène dans les quartiers de la vie nocturne, près de chez moi souvent par hasard, même la journée, je me fais régulièrement abordé par des recruteurs qui me proposent un entretien d’embauche immédiatement.

Un jour, j’ai dit ok. J’étais curieuse des questions qu’il me poserait ainsi que de cet univers qui passe pour sulfureux. Boire en parlant à des hommes souvent beaucoup plus âgés, quoique pas toujours, entendre leurs histoires pour toucher un salaire plutôt attractif : je trouvais cela plutôt sympa pour un petit boulot. Plus excitant que faire la caisse au conbini.

L’entretien s’est bien passé. Le gérant, un type dans la quarantaine m’a posé des questions personnelles, et puis il m’a demandé de m’adresse à lui comme s’il était un client. Je devais le faire parler, lui poser des question, lui faire la conversation. J’ai eu l’impression que c’est moi qui lui faisait passer un entretien d’embauche. Il a vu que j’étais plutôt douer pour badiner et improviser à peu près sur tout. Il m’a demandé ensuite si j’étais résistante à l’alcool. Il m’a servi un verre de whisky soda. Comme je n’en n’étais pas affecté le moins du monde, il m’a dit que je pouvais commencer à travailler pour lui le soir même si je le souhaitais. J’ai dit oui. Je n’en ai évidemment pas parlé ni à mon père, ni à ma mère. À l’époque, je venais de rentrer à la Fac. Mes parents pouvaient à peine payer les droits d’inscription. Evidemment tous les frais de la vie étudiante étaient à ma charge. Avec ce boulot, j’ai eu de suite un pouvoir d’achat sympa qui me permettait de payer l’université, de voyager, d’acheter des bouquins, de sortir, d’acheter des fringues…

Les patrons des bars à hostess cherchent constamment des petits minois jeunes et jolis. Ils sont obligés de renouveler régulièrement leurs hostess car beaucoup sont étudiantes, font le job quelques mois, quelques années, puis raccrochent. Le sang frais permet aussi d’éviter la lassitude des habitués, d’apporter une atmosphère nouvelle dans un lieu.

A comme…artiste

“Pas besoin d’être artiste pour faire le job, mais besoin de maîtriser au moins un art, celui de la conversation. Souvent les hommes qui viennent dans mon établissement sont fatigués, en fin de journée, parfois taciturne. On dit que les hommes japonais ne sont pas non plus par nature, toujours disert. On est là pour les décoincer. Chanter est aussi une qualité appréciée. Dans tous les bars à hostess quasiment, il y a un karaoké, soit dans la pièce principale, soit dans les pièces particulières louées par certaines clients. Tout commence, et tout se termine en chansons au Japon, et c’est là sans doute un point commun avec la France. Beaucoup de clients aiment chanter. Parfois seuls, parfois avec une hostess. Avoir un peu de technique vocale fait toujours son effet. Certaines de mes collègues sont aussi instrumentistes et peuvent à certaines heures jouer quelque chose. Il y a une micro scène avec un piano et quelques instruments. Mais leur métier reste avant tout la parlotte et servir avec délicatesse les consommations des clients.”

C comme…carrière

À 25 ans, avec déjà plus de 7 ans de métier, je peux dire que oui, j’ai déjà avancé dans ma carrière…Si je compare le salaire que j’avais à mes débuts avec celui de maintenant, vraiment rien à voir. J’ai fait mes premières armes au paris besto, un kabakura, sorte de bar à hostess, de la ville d’Hakata, dans le département de Fukuoka. C’est une grande ville, bien qu’elle fasse un peu provincial. Je travaillais dans un établissement assez modeste, un petit bar à de quartier. La clientèle n’était vraiment pas haut de gamme. Des salariés en bas de l’échelle de la classe moyenne, des artisans, des ouvriers venaient parfois fréquenter des filles comme moi qui avaient l’air très classe, bien sapée, bourgeoises mais qui en fait, étaient de la même extraction qu’eux pour la plupart. Un jour, j’ai vu débarqué un ami de mon père, un ouvrier comme lui. Je me suis vite carapaté dans un autre coin du bar pour ne pas qu’il me voit.

Après 2 ans de service, j’étais la plus populaire de toutes les hostess du lieu. Le weekend, les clients qui appréciaient ma compagnie réservaient à l’avance, et devaient parfois attendre plusieurs semaines pour m’avoir avec eux. Pour faire carrière dans ce milieu, il faut cela, la popularité. Après vient la reconnaissance sociale. Un jour j’ai eu une opportunité pour aller travailler à Tokyo. Un client de passage qui gérait un gros établissement de Ginza, le quartier le plus côté du Japon dans le monde du Mizushoubai, le monde de la nuit. Le type était en vacances. Il m’a débauché. En fait, je me demande s’il n’était pas venu spécialement pour ça, faire le chasseur de têtes à Kyushu…L’île est réputée pour être le berceau des meilleures hostess du Japon. Pas étonnant, à Kyushu, on dit que les femmes sont ouvertes, chaleureuses, fêtardes. On dit qu’elles aiment parler. L’île est le côté latin du Japon.

Je me suis retrouvé dans un club select dans un environnement absolument différent. Dans le monde des bars à hostess, l’image du style club, par rapport au kabakura, est beaucoup plus raffiné. Les prix sont plus élevés, et encore plus quand c’est à Ginza. Les clients pouvaient débourser jusqu’à 300 euros de l’heure, hors conso. Pour ce prix là, ils avaient la totale. Parmi les plus belles filles du Japon, les plus cultivées. Un cadre magnifique, absolument design, parsemé d’oeuvres d’artistes contemporains. Une sélection d’alcools parmi les meilleurs du monde, et bien entendu, le plaisir de l’entre soi entre riches, entre élites.

J’ai fait la connaissance de Kenzaro, le boss de la boite, qui m’a pris sous son aile et ma aidé à prendre mes marques, à affronter les rivalités avec les autres filles, à me familiariser avec le haut du panier de crabes de l’élite sociale. Mon côté provincial, un peu maladroit au début, n’était pas sans déplaire à mes interlocuteurs. L’homme japonais en général aime les femmes ingénues, un peu ignorantes et fragiles. Cela leur permet plus facilement de frimer, de jouer les protecteurs. Mon inexpérience il me l’a pardonnait aussi car à 20 ans j’étais, je peux le dire sans orgueil, un top de la beauté. J’ai vite appris à naviguer dans les eaux troubles de ce monde interlope et VIP, fait d’argent, de nuits folles et arrosées, de faux semblants. Ce qui se dit la nuit ne dure le jour…De toutes les façons quand le soleil se levait, je dormais. Avec mes PDG, mes artistes, mes stars du showbiz, je me suis très vite faite une nouvelle éducation. J’étais super enthousiaste pour élever mon niveau, moi qui n’étais pas aller plus loin que la 2° année d’université. Quand j’avais un peu de temps libre, je dévalisais la bibliothèque de mon quartier. J’avais une une boulimie de lecture, un truc plutôt rare chez les hostess. Poésie, essais, romans japonais, étrangers…Je n’arrêtais pas une seconde. J’avais du répondant si mes clients voulaient se la raconter un petit peu. Mais, je dois l’avouer, même les prix littéraires, les stars de la haute couture, les hommes politiques qui venaient boire avec moi, n’avaient plus envie de se creuser la tête après une journée exténuante. Résultat, la conversation volait quand même souvent au raz des pâquerettes. Socialement, en venant ici, j’avais atteint le haut de la carrière que peut espérer une hostess. Ginza, le quartier top, et dans Ginza, un club somptuaire, un des meilleurs, pour l’élite. Bien sûr, le salaire suivait. J’ai margé pendant plusieurs années autour de l’équivalent de 8000 euros par mois. Bien sûr, je n’ai jamais eu besoin de coucher pour cela. C’était la rémunération normale d’une hostess, une femme qui boit avec les hommes mais n’en fait guère plus dans ce quartier, dans les années 2000-2010.

Depuis, mon arrivée dans le Kansai, j’ai déménagé pour des raisons personnelles, je dois dire que mon train de vie a baissé et le niveau du club ou je travaille, un des plus smarts d’Osaka, dans le quartier de Kita shinshi, n’arrive tout de même pas à la cheville de celui de Ginza. Osaka reste une ville de province…terriblement bouseuse aux yeux des tokyoïtes.

Dans le monde des hostess, il y a beaucoup d’étudiantes ou beaucoup de jeunes filles qui arrêtent l’école et se lancent dans l’aventure, pour voir. L’immense majorité d’entre elles abandonne vite. Elles trouvent un autre travail, s’achètent une notabilité, se marient et deviennent des bourgeoises. Les hostess qui ont la vocation qui ont décidé de se lancer dans la carrière, qu’elles aient ou non le choix, essayent de faire comme moi, monter en gamme dans les quartiers et les types d’établissement, et augmenter leur salaire.

Une hostess bien en vue a aussi mille et une cordes à son axe pour faire des profits indirects (voir Shimei, dohan etc.).Bien entendu, il y a la question du mariage et des enfants qui finit par se poser tout de même. Beaucoup de mes collègues ont arrêté pour cela. Certaines arrêtent un moment et une fois les enfants grandis, repiquent dans le métier. Mais c’est mal vu. Cela veut dire qu’elles n’ont pas trouvé un bon mari…

On pense souvent qu’il y a un âge limite…et pourtant, certaines de mes collègues entre 50 et 60 ans. Elles continuent de travailler. Bien sûr l’âge de leur clientèle les suit. Elles ne sont plus aussi endurantes et se couchent plus tôt. Mais avec l’expérience, elles connaissent bien les hommes et savent les prendre. Elles sont souvent incomparables confidentes et d’excellentes conseillères. A Kyoto, dans le quartier de Gion, elles troquent les talons aiguilles et les mini jupes contre de majestueux kimonos impeccables.

Certaines deviennent mama. Une mama san est une manageuse voire une patronne de bar. Une femme souvent aguerri dans le métier et qui monte son affaire. Elle embauche à son tour des hostess qui bossent pour elle. Elle chaperonne. Ceci dit, il y a aussi beaucoup d’hommes qui dirigent les affaires, les “mise” comme on dit.

S comme…shimei et dohan

Le job d’une hostess consiste principalement à faire la conversation avec les clients, à les servir et à boire avec eux dans le bar. Elles tournent de table en table, reste quelques dizaines de minutes au plus avec le même client. L’objectif est double : à la fois éviter la lassitude des clients mais aussi créer une éventuelle frustration chez le client qui apprécie une fille et qui souhaiterait prolonger sa conversation. Dans ce cas un système est prévu, le Shimei. Quand un client fait un « shimei », c’est à dire une désignation, il peut passer la soirée entière avec la même fille. Mais dans ce cas, cela lui coûte de l’argent, des « frais de location » en quelque sorte. Les filles peuvent être ainsi réservées à l’avance par les clients réguliers, qui voudraient être sûrs de retrouver leurs sylphides.

Il existe un autre système, le Dohan, pour les clients les plus accrocs. Il s’agit dans ce cas de louer une fille du bar soit en journée, pour l’emmener quelque part, au musée, au parc de loisir par exemple, au café, soit pour passer la soirée en sa compagnie, généralement un dîner au restaurant. Bien sûr la réservation a un coût, souvent très élevé, qui s’ajoute aux dépenses occasionnées par la sortie en elle même. La soirée s’achève souvent dans le bar où travaille l’hostess.

« Quand j’étais à Ginza, j’étais régulièrement sollicité par mon employeur pour sortir avec des habitués. Certains au fils du temps sont presque devenus des amis, j’étais attaché à eux. Mais bien sûr, nos rencontres étaient systématiquement vénales. Un chef d’entreprise richissime payait jusqu’à 200 euros de l’heure pour aller boire un café avec moi, ou tout simplement aller au restaurant. Cela s’ajoutait à l’addition, très salé, car il m’emmenait dans des endroits hors de prix. « 

F comme…Fans

Fanu en japonais. Un anglicisme d’une signification évidente. Et pourtant au Japon, si on peut être fanatique d’un artiste, d’un auteur, éventuellement de son ou sa petite amie, on peut l’être aussi d’une hostess.

“En ce qui me concerne, j’ai quelques fans. Ils me le disent : « Je suis fan ». Je les présente comme cela aux autres. « Il est fan de moi ». Plutôt pas mal pour l’ego. Mes fans sont d’abord des clients réguliers. Tous sont riches : dans le bar où je travaille, le tarif d’entrée est si élevé, 300 euros de l’heure, que seuls les plus privilégiés peuvent l’acquitter, sans compter les prestations supplémentaires du shimei et du dohan, et tous les cadeaux qu’ils me font, carrés Saint Laurent, chocolats de luxe… Certains fans sont prêts à dépenser des fortunes, l’équivalent de milliers d’euros en une journée.

Ils sont des prétendants, mais des prétendants indisponibles. tous sont mariés. Je ne le suis pas en ce qui me concerne, mais cela ne me rend pas plus libre pour autant : si je devenais leur amante, le business s’arrêterait. J’ai l’impression que certains me payent pour cette inaccessibilité, pour être cette petite lumière au bout du tunnel qui leur permet d’avancer tout en sachant qu’ils n’en sortiront jamais. Beaucoup ont des vies tristes finalement.”

T comme… Téléphones en double

“J’ai deux téléphones comme la plupart des hostess. Un pour ma vie personnelle, privée, celui où mes amies, ma famille m’appellent. Un autre pour le business. Mes clients réguliers dont mes fans, me contactent pour arranger des shimei, me réserver pour la soirée, ou des dohan, des rendez vous à l’extérieur. Je gère mes réservations, mes messages téléphoniques. Je dois bien entendu en référer immédiatement à ma patronne car elle prend toujours une commission. Elle veut aussi pouvoir savoir ce qui se passe entre ses clients et ses hostess à l’extérieur, une question de sécurité car dans une autre contexte, même un client régulier peut brusquement changer d’attitude. C’est arrivée à certaines de mes amies. Une d’entre elles a été malmené lors d’un dohan. Elle a pu envoyer un sms à la mama san qui a immédiatement envoyé sur les lieux les gens qu’il fallait pour régler le problème. Le gus s’en est sorti en versant l’équivalent de quelques milliers d’euros pour étouffer l’affaire.

J’utilise aussi ce second téléphone pour entretenir les relations avec des clients plus épisodiques. Un message de temps en temps. Bonne année, bon anniversaire…Une hostess professionnelle est très soucieuse des obligations épistolaires, des devoirs de la courtoisie. Tout cela se perd dans le Japon contemporain. Mais les plus aguerris des hostes, bien que jeunes, connaissent le pouvoir de ces rappels réguliers à la mémoire de ceux avec lesquels on veut continuer à entretenir des liens.

Pour tout cela, deux téléphones, cela permet de ne pas mélanger les genres, de bien séparer sa vie, du moins en théorie.

P comme…problèmes psychologiques

Psychologiquement le métier est éprouvant. Certaines filles perdent complètement les pédales devant leur succès, surtout dans les établissements les plus chics.

“J’ai eu ma période aussi. L’argent facile, les fans, les hommes qui se ruinent pour nous, ce monde de paillette, d’alcool, ça perturbe complètement les méninges. Certaines filles deviennent ultra capricieuses et tyranniques dans leur vie privée. Tout leur est dû. Elles considèrent que les hommes sont leurs serviteurs, qu’ils doivent tout payer. Ils ne sont jamais assez bien pour eux, et elles n’arrivent pas à avoir de petit ami. Elles finissent par haïr les hommes en général, bien qu’elles s’en cachent bien dans leur vie professionnelle. Écoeurées, elles les jugent immoraux, légers, animés par leurs instincts. Elles oublient qu’elles sont aussi des piliers de ce système justement.

Elles ont la tentation de mépriser quelque peu les hommes qui gravitent autour d’elle dans leur vie personnelle, elles les jugent souvent pas assez bien pour elles, les comparent à leurs clients.Certaines manquent de générosité. Les gens payent pour être avec elles au boulot. Du coup, pourquoi iraient elles, elles, donner de leur temps, perdre de leur temps avec des gens qui ne leur rapportent rien. “Merito ga nai”. Elles sont parfois d’une certaines façon, totalement déformées par leur job.

C’est pour cette raison notamment que mon petit ami est étranger. Par son identité, sa culture, il est différent des hommes que je fréquentent dans mon boulot. Je me gorge de l’illusion qu’il n’en a pas les défauts, pas la légèreté. Lui ne fréquente pas les girls bar dans le dos de sa petite amie, du moins…Je l’espère!”

R comme…rivalité entre filles

“Dans le bar où je travaille, il existe un système de ranking, une sorte de classement des meilleures employées, c’est à dire des hostess les plus populaires. Ce sont elles qui ont des shimei, qui sont les plus demandées par les clients pour un moment en leur compagnie exclusive dans le bar ou pour des dohan, les sorties au restaurant ou les promenades en journée. Certains établissements affichent les photos de leurs starlettes sous forme de tableau d’honneur. La number one est au sommet en plus grand format, tandis que les autres se cantonnent aux marches inférieures du podium.

Il peut exister une rivalité entre les hostess, qui peut rester bienséante ou tourner au vinaigre selon les cas. Parfois c’est la guerre ouverte et on ne se parle plus. Des querelles de chattes typiques de ce milieu ultra féminisée. Mesquinerie, coups bas, mépris, condescendance…Au contraire, de véritables histoires d’amitiés peuvent parfois se nouer. Une de mes meilleures amies est une ancienne hostess qui a raccroché pour se marier avec un client riche. Elle a des jeunes enfants. Elle passe pour une parfaite bourgeoise que personne ne pourrait imaginer ayant un jour flirté avec le mizu shoubai…”

M comme…Mizu Shoubai

“L’industrie dans laquelle je travaille, les bars à hostess, fait partie de ce qu’on appelle au Japon le mizu shoubai, le « commerce de l’eau », une expression dont les origines et la signification sont multiples.

Dans la culture japonaise, le terme d’’ukiyoe, le monde flottant, renvoie à la culture des métiers de la prostitution et des pratiques sociales qui l’entouraient notamment à l’époque d’Edo (17-19°s) voire à des époques antérieures. Le commerce de l’eau, qui rentre dans ce champs lexical, connote l’idée de monde interlope, déréglé, qui « flotterait » au dessus du prosaïque. On peut remarquer que par le passé, on trouvait souvent les prostitués près des rivières, qui étaient des espaces sulfureux dans villes japonaises, des lieux de plaisirs mais aussi de souffrance puisqu’on y pratiquait parfois les exécutions capitales.

L’expression mizu shoubai ne se limite cependant pas à la prostitution et englobe l’ensemble des activités du monde de la nuit, et au premier chef, les bars à hostess.

D’autres origines seraient aussi possible. Le commerce de l’eau, c’est d’abord celui qui comme l’eau est insaisissable, incontrôlable, irrégulier. Un jour la prospérité est au rendez vous, les clients affluent, les bénéfices sont pléthoriques. Un jour au contraire c’est la berezina, plus personne. Certains patrons se plantent car la concurrence est rude. Il y a un bar par étage des immeubles dans les quartiers de nuit. Chaque établissement à son lot d’habitués mais cela ne suffit pas toujours, loin de là. Il y a aussi La pluie, la fin du mois, la les aléas des effets de mode, la guigne. Et les frais sont nombreux : il faut payer les hostess, les locaux, souvent chers car en centre ville, les taxes, innombrables.

Ajouter à cela la crise économique : ni les clients, ni les entreprises ne consentent plus comme à l’époque de la bulle à engager des sommes folles pour ces frivolités…Enfin, mais c’est une autre histoire, il vaut mieux être en bon terme avec les Yakuz du coin, ce qui peut coûter parfois aussi un petit paquet de fric. Quoi que ce sont eux qui tiennent parfois les affaires directement. Doukaremaka ? Bochi bochi den na...dit on dans le dialecte de la région du Kansai : Comment vont les affaires ? Moyen, moyen…Beaucoup d’établissements ferment rapidement faute d’avoir pu trouver ou conserver une clientèle.”

T comme…type de bars à hostess

“Dans le genre si particulier des bars à hostess, il existe plusieurs types d’établissements différents. À mes débuts, j’ai travaillé dans un bar de la catégorie girl’s bar. Dans ce genre d’établissement, les clients arrivent et s’assoient au comptoir ou sur des petites tables hautes. Ils sont servis par une fille qui leur fait la conversation et qui reste en général à une certaine distance. C’est le niveau le plus neutre des bars à hostess, le moins ambiguë. La musique peut être assez forte, l’ambiance plus ou moins sensuel, souvent moins que plus. Cela n’empêche pas les filles d’être habillées très sexy. Petites oreilles de lapin en serre tête et queue de chat attachée sur les fesses par exemple. Les prix sont les plus bas du genre. 2 à 3000 y de l’heure, sans les consommations de la fille.

Les kabakuras ou les lounge sont plus élevés en gamme, mais aussi davantage connotés. Les hommes s’assoient à côté des filles sur des canapés. Souvent, il faut retirer ses chaussures avant d’entrer. Ambiance étoffée, salon rose, lumières tamisées. On se pavane sur les sofas en buvant du whisky et en offrant des longs drinks à des princesses en talons hauts qui sont payées pour pouffer à chaque remarque des clients, les flatter en les regardant avec des yeux ultra glamours. Le prix est un peu plus élevé, autour de 5 à 7000 yens de l’heure.

Les kurabu représentent la gamme au dessus. Le terme vient de l’anglais club, ici pas au sens de discothèque, mais au sens de club privé. Connotation VIP, élite champagne et argent. Mais attention, en fait cela reste un bar à hostess dont il n’est pas forcément nécessaire d’être membre. Les clubs sont plus somptueux que les kabakuras, les filles sont souvent plus belles et plus éduquées. Les prix sont au diapason. Souvent l’équivalent de 100 euros ou plus de l’heure. Cela peut monter très haut dans les quartiers les plus chics de Ginza à Tokyo.

Enfin, un peu à la marge de tout cela, il y a les sunaku, mot dérivé de snacks bien que le sens soit radicalement différent. Ils sont destinés en général à une clientèle plus âgée. Les snack sont la plupart du temps des petits bars à comptoir, tenus par une mamasan mature qui prend soin de chaque client, souvent des habitués. Le karaoké est une activité majeure du lieu. Les clients se relaient, la mama san s’y met aussi et tout le monde communie en chansons en buvant à foison.”

Tous ces types d’établissements sont donc des variations du genre bar à hostess. Un genre qu’il ne faut pas confondre avec les bars classiques, « normaux » dirait on et qui sont en fait numériquement bien plus nombreux au Japon. Ne pas confondre non plus les bars à hostess avec des lieux de prostitutions. Quoi qu’interdits au Japon, les bordels existent mais sous des formes détournées. C’est là un autre monde, en dehors du registre des bars à hostess.

S comme…sexe et contacts physiques.

On touche avec les yeux, on embrasse avec les mots….On ne mélange sa langue qu’avec les glaçons de son verre. On boit ensemble dans une complicité feinte voire à demie sincère quand le courant passe. On sent la chaleur des corps à proximité, sans dépasser la limite prescrite. Pour que le business fonctionne, l’hostess est mise sur le piédestal de l’inaccessible étoile et reste l’objet d’un désir qui ne peut s’assouvir. Elle s’érige et est érigée en femme fatale admirée, dont l’homme se met à dépendre, mais qu’il ne peut pas posséder, ni affectivement, tout à l’heure elle dira la même chose, prendra les mêmes postures avec un autre, ni physiquement. Telle est la règle, telle est aussi la condition pour que l’affaire soit rentable économiquement. L’hostess sait pourquoi elle est là et bien peu sont disposées à l’oublier. Ceci étant dit, les règles tacites bien intégrées de part et d’autres, les petits écarts sont parfois possibles selon les lieux, selon les cas.

Certains bars à hostess permettent aux filles d’aller un peu plus loin si elles se sentent bien avec un client. En général ce sont des lieux identifiés comme tel, appelés parfois sekusu kaba bien que la sexualité dont il question ne concerne que le haut du corps. Le client sait qu’il pourra peut être prendre la main de la fille, peut être lui toucher le bout des seins, peut être aller jusqu’à l’embrasser…Mais attention si la possibilités existent, c’est la fille qui choisit en dernier ressort.

“Une copine étudiante travaille dans ce genre d’endroit. Elle embrasse les garçons qui lui plaisent et se laisse peloter quand elle en a envie et le décide. Le salaire est plus élevé que dans les bars à hostess classiques mais ne nous y trompons pas, cela reste des bars à hostess, pas des bordels. Certaines filles peuvent passer le pas cependant et se laisser tenter par l’expérience de gagner beaucoup, beaucoup d’argent pour coucher. Cela peut se faire lors de Dohan, avec leurs habitués qui les choisissent et les louent pour des promenades. En guise de promenade, au lieu d’aller au parc de loisir, de faire le shopping, d’aller dans le restaurant qui étaient prévus, il arrive que le client propose de faire un saut dans un love hotel. En on trouve si facilement au Japon. C’est à la fille de décider bien sûr. Quand elle accepte, elle garde ça confidentiel, pour sa réputation auprès de la mama du bar et de ses collègues mais aussi pour des questions d’argent. Elle empoche directement l’argent en sus, qui s’ajoute évidemment au prix prévu au départ et réglé à la patronne du bar dont dépend la fille.

Enfin, comme dans toute activité professionnelle, il y a aussi un potentiel de rencontres sincères, d’histoire d’amours. Certaines filles se laissent vraiment séduire par des clients et tombent amoureuses. Quand j’étais plus jeune, cela m’est arrivé. Je suis sorti quelques mois avec un habitué. C’était un petit coup de foudre qui a fait long feu…Evidemment, il n’est plus venu au bar et on se voyait en dehors. Mais alors, il a commencé à être jaloux et à me demander d’arrêter de travailler comme hostess. J’avais juste 20 ans à l’époque et pas la moindre envie de m’en laisser compter. Il l’a compris à ses dépens.

Cela dit, il arrive que certaines hostess se marient par amour avec un client. Dans d’autres cas, certaines plus âgées, expérimentées, qui pensent à se poser sans avoir encore réussi à trouver quelqu’un à aimer vraiment, tentent l’expérience du protecteur. En général un client beaucoup plus âgé, riche, qui les prend sous son aile, les aide à décrocher petit à petit, leur verse une pension. Bien sûr là en échange il y a du sexe.

Enfin, il y a aussi d’autres configurations possibles et des passerelles avec la prostitution. Une des mes amis, une étudiante bon teint et d’une bonne famille pourtant, est passée de l’univers des bars à hostess à celui des bordels. C’est une fille avec qui je m’entends bien mais qui est effectivement totalement hors norme. Elle a une énorme souffrance narcissique. Elle n’a aucune considération pour les sentiments d’autrui, ne pense qu’à elle. Elle utilise les autres sans aucun scrupule. Elle me raconte ses frasques, la façon dont elle trompe tout le monde. Elle en a conscience ceci dit, c’est peut être ce qui la sépare encore de l’état de psychopathe. Encore que… Elle est devenue prostituée quelques temps pour voir, pour l’expérience. Et puis elle a décroché, par dégoût. Elle est seule. Je me demande si elle n’est jamais arrivé à jouir”.

S comme…séduction, dress code, postures et services

Le dresscode est implacable. La féminité débridée sinon rien. L’hostess doit incarner tous les codes japonais du genre. Chaussures à talons à brides, généralement argentées ou dorées. Maquillage de précision, art où excellent si bien les japonaises. Joues, rouges, crayons, mascara : les cils, une extrémité des plus stratégiques, sont soigneusement retroussées à la pince et souvent dotés d’extensions.

Petite robe noire, robes rétros pinup, robes droites, robes bouffantes, robes de princesse, de belles au bois dormant…Bijoux, accessoires en accord, tantôt discret, tantôt très brillants. Les hostess des établissements les plus audacieux osent des tenues tapageuses. Boots à cuissardes, mini jupes, décolletées. Dans d’autres encore, on préfèrera les looks kawaiis, à base de T shirts moulants roses à perles et petits miroirs, de serre tête à rubans…

Elles excellent dans l’irokei, dans l’art de la séduction et des attitudes connotées. La tête légèrement penchée, les yeux plissés brillants de désir, feint la plupart du temps, les lèvres en avant légèrement retroussées, connotant une petite arrogance désinvolte et capricieuse, légèrement boudeuse. Le registre de l’irokei peut se décliner aussi en une multitude de gestes mignons, du V à 2 doigts posés sur la commissure des lèvres, des petits poings fermés devant les pommettes, d’une joue qu’on gonfle pour une moue immature…Pour couronner le tout, la voix, d’une importance stratégique au Japon, est savamment maniée, perchée dans l’aigu, alternant mélopées suaves et accentuations plus percussives des onomatopées un peu infantiles dont la langue japonaise regorge.

La posture est savamment étudiée et policée. Pas de bras ballants. Ils tombent droit sur le corps, légèrement en avant et les mains se croisent parfois devant le mont de Vénus.

Les jambes sont droites, presque raides, les pieds joints, souvent fermés devant. En position assises, elles sont rarement croisées, bien posées sur le sol. La tête est stable, l’expression du visage contrôlé. Pas de grimace, de tic ou de toc, de bouches tordues, de yeux aux ciels… De la neutralité, de la l’harmonie, de la sérénité, apparente. Le regard est droit, bienveillant, brillant. Les mains ne se mettent pas désordonnément ni à se frotter le cou, ni les yeux. Les lèvres impriment en permanence un léger sourire, une forme de bienveillance un peu ingénue, mais janusienne et très calculée. Le corps est tout entier ancré dans l’espace et le sol. Tout conspire au contrôle de soi, synonyme de beauté et d’harmonie.

Elles sont l’incarnation de la qualité du service à la japonaise la plus excellente, le omotenashi comme on dit. Elles servent l’alcool dans les verre avec grâce, sans laisser s’échapper une seule goutte sur la table, sans trembler, d’un geste cadencé, comme chorégraphié. Elles sont ou semblent totalement impliquées, d’une patience inlassable et diaboliquement séduisante.