Toi qui m’apporte un peu de liberté, étranger.

Le soir, je rentrai par hasard dans un petit restaurant des abords du fabuleux bâtiment de l’Onsen. Je m’installai au comptoir. Beaucoup de restaurants japonais offrent ce choix judicieux pour les dîneurs solitaires. Une façon d’économiser de la place pour le restaurateur. Et pour le dîneur, une option qui permettait d’éviter de trôner seul devant une table trop grande.

C’est elle qui m’aborda en anglais, affichant un grand sourire et une posture confortable qui disait combien elle avait travaillé à vaincre sa timidité.

« Bonjour d’où venez vous ? »

J’étais empli par des pensées relatives à mon roman. Je répondis en faisant un effort pour paraître disponible.

« Je suis français. En voyage… »

Elle me fit les commentaires et questions habituelles que j’avais encaissés des dizaines de fois en faisant mine de les entendre pour la première. Elle félicita ma capacité à manger avec des baguettes ou mon goût pour la cuisine japonaise, y compris pour le nato, qui passait pour fort valeureux. Quand ils parlent anglais, les japonais ont souvent tendance à traduire littéralement les circonvolutions diplomatiques émaillant leur discours. Dans cette langue, les relations débutent souvent par un échange de politesses bien marqué dans lequel il s’agit de vanter les mérites de son interlocuteur tout en s’abaissant soi-même. Les codes de la communication entre japonais variant profondément selon l’âge et la fonction sociale, chacun sent comme il doit se comporter en fonction de son interlocuteur. Parfois, les relations humaines se limitent à ces salamalecs, laissant le goût amer de la vacuité. Parfois, elles passent le cap des prolégomènes attendus et font des spirales dans la liberté.

Mon interlocutrice me confia rapidement qu’avec les étrangers elle dialoguait plus facilement : « ils connaissent ou supportent si mal les codes et les carcans de la conversation nippone de telle sorte que la communication devient beaucoup, beaucoup plus spontanée. », me confia t-elle.

Bien que cette incertitude dans le rapport humain qui n’était plus encadrée et connue à l’avance dérangeait certains japonais, les hommes surtout, beaucoup de femmes, derrière le conformisme dont elles étaient les gardiennes et qu’elles transmettaient aux enfants, goûtaient particulièrement cet affranchissement et le frisson qui l’accompagnait.

Elle s’appelait Aoi, bleu en japonais. Elle devait avoir une trentaine d’année, plutôt jolie. Kinésithérapeuthe, elle séjournait à Matsuyama depuis deux jours pour participer à un séminaire qui s’achevait le lendemain. Elle habitait Kyoto près du temple d’or, mais elle avait passé son enfance à Nagasaki, ville d’où était originaire sa famille. Certains de ses proches étaient morts dans l’explosion. Mais non, c’était de l’histoire ancienne, elle n’en voulait pas aux américains. En fait, tout cela lui semblait en dehors de sa réalité. Comme un écho flou du passé dont on ne percevait plus le lien avec le présent.