Le sapin de Noël de la gare de Kyoto

La gare de Kyoto est un hymne à la modernité. Bâtiment immense, volumes intérieurs gigantesques. Impressions futuristes quand on monte les marches jusqu’à la terrasse du sommet. La vue est féérique : les shinkansens élancés qui semblent des flèches électroniques et la ville au loin qui brasille la nuit.

Dans cette cathédrale fonctionnelle et époustouflante, un immense arbre de noël est installé chaque année pour noël. Une musique très douce, infantile accompagne le jeu des lumières, les guirlandes multicolores qui font une ronde autour de l’arbre. Sur les marches devant, beaucoup de jeunes japonais sont venus s’ébaubir devant le spectacle. Il y a des lycéennes en uniforme marin et des lycéens, qui eux se sont changés. Il faut dire que l’uniforme dans sa version masculine est tout sauf kakkoi, cool. On entend quelques éclats de voix…Kirei ! Sutekki ! Kira Kira ! C’est beau, magnifique, ça brille ! Quelques couples aussi sont venus s’asseoir et regarder dans une atmosphère bonne enfant. Dans les gares japonaises, il faudrait chercher les délinquants, la crasse, les manchards, la drogue, les gens qui vous enfument et balancent leurs mégots, les canettes de bière qui jonchent le sol, les chiens, les paroles fortes, la musique qui hurle dans les téléphones portables. On ne les trouverait pas. Pas d’égo qui chercherait à s’imposer dans le paysage non plus. C’est le Japon. Propre, poli, courtois, harmonieux.

Quelques lycéens, qui semblent aussi jeunes que des collégiens d’Europe, discutent accoudés sur une rambarde qui donne sur le vide. Un vigile à l’air débonnaire qui passe leur fait la remarque, attention de ne pas tomber. Les garçons lui sourient. Voilà à peu près à quoi ressemble le niveau ordinaire de ‘conflit’ à partir duquel une autorité se doit d’intervenir au Japon.

La mélodie de vive le vent d’hiver retentit tandis qu’en arrière plan, on entend les annonces du grand magasin qui célèbre les promotions exceptionnelles de Noël. Derrière les vitrines, sur le côté, on entrevoit les décorations de saison, faites de grands paquets cadeaux à rubans, de pères noël en peluche, de traîneaux, de sapins et de cerfs tachetés à longs bois. Dans les cafés, les restaurants, on sert de la bûche et du chocolat chaud. Noël est un cliché sans cesse renouvelé dont on ne se lasse pas. Un grand raout commercial auquel est convié tout en peuple en quête de pittoresque. Il y aura certes quelques messes de minuit, mais il faudra les chercher bien loin du tapage du marketing rouge et blanc. Est ce parce que les 2 couleurs de noël sont les mêmes que celles du Japon, le rouge et le blanc, que cette coutume importée a autant de succès?

Une infime partie des japonais est chrétien, 1% dit on. Des vieilles familles qui depuis le Jésuite françois Xavier, au 17ème siècle se sont converties au christianisme et ont bronzé leur foi dans le contexte des persécutions de l’époque d’Edo auxquelles s’ajoutent des converties plus récents. Mais cette religion reste marginale et ce n’est pas là qu’il faut chercher la popularité de l’événement. C’est un noël très sécularisé qui règne sur le Japon et qui tire ses origines dans l’influence de la culture américaine qui n’a cessé de croître depuis la fin de la guerre. On célèbre noël comme on célèbre Halloween : on imite l’oncle Sam pour être dans le vent et parce que c’est fun, ça met un peu de piment au quotidien. On voit moins Jésus dans la crèche que les emplettes, les jouets, les chocolats dans les caddies. On insiste sur les légendes fantastiques et les symboles païens de cette pratique multi facettes : le père noël, un succès fou au Japon, et le sapin, qui entre désormais dans certains foyers, sur les places publiques et les centres commerciaux.

Dès le début du mois de novembre, le marketing abat son rouleau compresseur : tout se couvre de boules de neige et de pères noël. Les municipalités sortent leurs attirails lumineux. Les centres commerciaux embauchent des occidentaux pour jouer les barbes blanches et prendre les enfants en photos tandis que des associations estudiantines organisent des courses de Santa Klaus sur les bords de la rivières Kamo. Le père noël n’a pas forcément la bride des rênes de son traîneau dans les mains. Il l’a dans les yeux et il est encore plus beau en version féminine.