L’art de se faire passer pour un imbécile

Tout se passe donc comme si vous leur faisiez honneur d’être chez eux, du moins quand vous êtes européens. Ils ne comprennent pas très bien d’ailleurs pourquoi vous y venez, chez eux. Quoi le Japon…Qu’est ce qu’il y a d’intéressant ici ? Vous, vous avez Paris, le Mont Saint Michel, et les Alpes. Ah ! Les Alpes ! ça les fait tant rêver…nos alpages, nos fromages, nos stations de ski… Ils pensent à peine qu’ils en ont aussi de superbes à Hokkaido, ou à Nagano… Ils ne voient pas non plus l’intérêt de leur temple, de leurs musées et de leurs artistes. Hokusai ? Mais il y’a Van Gogh surtout. A moins, que tout ce discours ne soit feint. La politesse passe au Japon par la dévalorisation de ce qu’on est et de ce qu’on a alors qu’on rehausse au contraire tout ce qui touche à l’interlocuteur dont on se sent l’obligé. C’est l’art du Keigo. La chose s’applique aux étrangers comme aux compatriotes, quand ils sont dans la sphère du soto, c’est-à-dire à l’extérieur des cercles sociaux plus intimes.

Dans les premiers temps, les occidentaux se laisseraient facilement prendre au piège de la flatterie, qui est utilisée pour faire plaisir à son interlocuteur, même si la teneur des propos est affectée. Cette subtilité, ce jeu de faux semblants, qui ne laissent pas dupes les japonais, qui en usent pourtant à merci, les profanes occidentaux les prendraient presque pour argent comptant. C’est donc vrai ? Les japonais adorent à ce point les pays étrangers et ne reconnaissent pas assez la valeur de leur propre culture ? Ils sont si attendrissants. Entre japonais, un tel dialogue se ferait dans la réciprocité : chacun se dévaloriserait tout en encensant l’autre. L’interaction se terminerait par des excuses avant que chacun ne rentre finalement chez soi. La finalité est de garantir le lien social : respecter, se sentir respecter, préserver la face, tout en laissant s’échapper des émotions positives de l’interaction.

Bien qu’ils soient touchés par cette expérience si pittoresque, les européens, qui préfèrent la vérité même déplaisante au consensus ne partagent pas le même paradigme. Ils trouveraient la même situation chez eux bien suspecte. Ces salamalecs, derrière le léger plaisir produit par le miel des propos, laisseraient un goût bien amer : celui de la flagornerie, de la représentation obséquieuse, servile et ridicule de préciosité.

Ces simagrés sont un des ressorts des modalités de l’intéraction sociale, qui dans la plupart des contextes, est extrêmement codifié. Même quand quelqu’un vient vers vous naturellement, par envie de communiquer, inconsciemment, il va utiliser les schémas, intégrés au plus profond de sa culture de la politesse. Parler à quelqu’un pour la première fois implique une politesse qui se situe sur 2 plans.

Tout d’abord une obligation formelle : utiliser les mots adéquats du teineigo, le registre poli et recherché. Il existe au Japon une grande variation à la fois du lexique mais aussi de la conjugaison et des structures grammaticales et syntaxique. C’est probablement l’échelle de nuance la plus grande au monde en matière de positionnement verticale des interlocuteurs. Le sonkeigo désigne les tournures du langage respectueux, tandis que le kenjogo, celles de la modestie. Cette opposition entre un vous sublimé par la langue et un soi, quasiment méprisé, peut dépasser la simple intersubjectivité et porter en fait sur un groupe : celui auquel on appartient, qu’on rabaisse même si d’autres sont impliqués, et celui auquel on s’adresse. En cela mon interlocuteur n’a aucun problème moral à dévaloriser tout le Japon pour mieux encenser la France.

Ensuite, il existe une obligation de contenu. Utiliser le langage poli ne suffit pas. Encore faut il y adjoindre les messages stéréotypés et adéquats de la politesse nippone. Une histoire de faussaire en quelque sorte. Vous êtes le meilleur. Je suis votre esclave. Bien entendu, personne n’en pense mai. Nonobstant, on se flagorne à grand renfort de compliments et de sollicitude. Cette façon de prétendre est appelé tatemae au Japon. Elle ne préfigure en aucun cas le fonds de la pensée, le honne, la vérité, que ce soit celle des émotions, des sentiments, du jugement ou des faits. Mais la vérité n’est pas une valeur fondamentale au Japon, elle est largement contingente à l’harmonie, au nécessaire compromis dit on souvent parfois pour dissimuler d’autres motivations du mensonge, parfois purement intéressées. Uso mo hōben, dit le proverbe, la fin justifie le mensonge.

Pourtant, le tatemae (les propos publics, forcément tempérés et consensuels), peut facilement s’évaporer dans le cadre de relations plus intimes : les langues se délient…Et alors dans ce cas, on ne troquerait plus pour rien au monde Hokkaido, Hokkusai et l’art de vivre japonais, bref son petit Liré ou son mont Palatin…