La photo avec les étrangers

Un homme me fit sortir de mes pensées.

– Bonjour, je peux parler avec vous ? L’homme était assis juste à côté de moi.

– Bien sûr !

Combien de fois on m’avait parlé comme ça, l’air de rien, un peu partout. Timides les japonais ? Oui et non. Entre eux davantage qu’avec les étrangers finalement. Aborder un type qui vient de loin c’est sans doute moins suspect, plus légitime. Ca paraît normal non, de demander à quelqu’un qui vient d’ailleurs ce qu’il fait là, où il habite. Enfin, tout dépend du degré d’’imagination. Pourquoi parle-t-on à un inconnu ? Pour une info, un truc qu’on veut obtenir, le besoin ou le plaisir de communiquer, de séduire, de faire une rencontre, amitié, un amour? Si on ne laisse pas sa chance au hasard, il ne se passe jamais rien.

Il était venu à Matsuyama pour un congrès de kinésithérapie ou quelque chose comme ça, je n’ai pas tout compris exactement. Environ trente ans. Il venait d’arriver par avion de Kumamoto, sur l’île de Kyushu. Une jeune femme nous rejoignit au bout de quelques minutes dans la salle de thé de l’Onsen. Est-ce qu’il m’aurait parlé s’il avait su qu’elle n’allait pas venir le rejoindre ? Voulait-il juste communiquer avec moi ou jouer les hommes sociables pour se gonfler et tenter de la séduire un peu plus? Il me la présenta comme une de ses collègues.

La vingtaine, sa figure me fascinait. Elle était tellement nippone par les expressions de son visage, le sourire très prononcé qui l’illuminait et les sons si caractéristiques qu’elle laissait échapper. Ces fameux ééééééééé qui montent et qui figurent l’étonnement pour un oui ou pour un non. Quand elle parlait, je la dévorais du regard, en essayant d’être discret pour ne pas me faire remarquer par l’homme. Eéééé. Elle aimait les mangas. Eééééé. Oui je connaissais Dragon Ball. Eéééééééé. J’étais au Japon pour 5 mois. Eéééééé. Non je n’étais plus étudiant, travaillais mais voyageais. Eéééééé. Certains en France aussi mangeaient de la viande de cheval, parfois crue même, comme à Kumamoto, la ville d’où elle venait. Ça s’appelle le tartare de cheval chez nous. Eéééé. Elle adorait ça. Je me disais qu’une femme qui aimait la viande crue de cheval devait avoir une énergie à revendre en toute circonstance et je la regardais avec encore plus de tendresse. Puis ce fut la photo. Elle alla chercher l’appareil. Je posai avec son collègue. Clic clac. Elle prit sa place et ce fut lui qui mania le bazar. Clic clic. Voilà, j’étais dans la boîte. Un français à l’Onsen qu’on a rencontré. Très sympa. Il voyageait au Japon. Il improvisait tout, n’avait aucun calendrier précis. Bien sûr un peu hors norme. Eééé !

La photo faite, mes deux interlocuteurs japonais sont partis en me remerciant d’avoir parlé avec eux. Mais non, c’est moi qui vous remercie…Sumi masen et compagnie. Cette courtoisie qui suinte partout. D’accord ça peut nuire à la spontanéité, ça empêche parfois d’être direct et franc, c’est un jeu de faux semblant d’un formalisme intégral, mais quand même, c’est délicat. Le plaisir d’être dans un monde de gens bien élevés. Eééééé.