La lettre de Yui et les amours blessés venus de loin.

J’ai reçu un message il y’a peu : “Votre amie Kanako m’a donné votre adresse. Je m’appelle Yui. Pourriez vous m’aider à traduire une lettre. Je parle français, mais il y’a quelques mots compliqués ».

J’ai répondu à Yui et nous avons convenu d’un rendez-vous. Un soir à 19 heures, Kanako l’accompagna jusqu’à chez moi, me la présenta avant de s’effacer et de me laisser avec elle. Je m’étais imaginé quelqu’un de beaucoup plus jeune. Il y avait à ma porte une femme, petite, la quarantaine passée probablement qui me souriait. Nous fîmes les présentations et j’essayais d’être le plus sympathique possible pour la mettre à l’aise. Il n’est pas dans les habitudes des japonais de se rendre facilement au domicile des uns et des autres, de leurs propres amis même et donc à fortiori des inconnus. Nous montâmes dans ma chambre. Assis sur le sol, sur des coussins que j’avais disposé pour l’occasion, elle sortit la lettre. Je lui posai quelques questions auxquelles elle répondit lapidairement, comme pour les éluder. Un politicien français, très haut placé…J’ai compris en lisant. La lettre était une réponse à un cadeau que Yui lui avait envoyé. Elle était éperdument amoureuse de cet homme. A mesure de la lecture, je la voyais en arrière plan cette femme qui maintenant était là, chez moi. Derrière le sourire qui était imprimé sur son visage, il y avait un être tout en tension qui tentait de sauver le bonheur qu’elle avait vécu, éphémère sans doute, ou qu’elle s’était imaginé pouvoir vivre un jour avec cet homme. Je sentais poser à côté de moi la souffrance, le désespoir, la tristesse. L’écriture était un peu difficile, mais elle m’expliqua qu’elle avait réussi à comprendre presque tout. L’homme lui répondait, en une page bien écrite, qu’il ne l’aimait pas. Le message était franc et clair bien que tourné d’une façon courtoise et attentionnée. Oui, il correspondrait avec elle si elle pensait que cela pouvait lui être utile pour améliorer son français. Il la remerciait vivement du tableau, elle était donc peintre, qu’elle lui avait peint puis envoyé. Et il se souciait de sa santé. En revanche, non, il ne partageait pas ses sentiments. C’est cette phrase sur laquelle elle butait, qu’elle voulait faire vérifier. Il ne partageait pas ses sentiments. Elle faisait un déni, c’était certain. Elle n’avait pas pu comprendre cette phrase seule, ni voir la vérité en face.

Elle me touchait, là assise en face, avec ses mains qui tremblaient, gênée de dévoiler ainsi une partie de sa vie à un inconnu. Mais j’étais étranger. Le supplice de l’impudeur était certainement moins grand que si j’avais été japonais.

J’achevai de lui expliquer les quelques points supplémentaires qu’elle voulait éclaircir. Elle ne cilla pas, fidèle à elle-même et fit certainement des efforts prométhéens pour ne pas s’effondrer. J’engageai la conversation sur des sujets banals pour éviter le silence et apaiser sa honte. Elle m’emboita le pas et se mit à parler beaucoup, en mauvais français. Ses propos étaient décousus. Le fond de son esprit étant ailleurs, déjà dans les affres d’une angoisse térébrante, d’un chagrin qui exploserait tout à l’heure. J’affectai de l’écouter attentivement pour l’aider à surmonter ce moment délicat. Puis elle sortit après m’avoir fait mille manières de remerciements.

J’imaginais moins la relation qu’elle avait pu avoir avec cet homme que la déréliction dans laquelle elle se trouvait vraisemblablement désormais. J’imaginais le tableau qu’elle lui avait offert. Elle avait dû le peindre dans une tension, une volonté de tout donner, de se subjuguer pour lui. Au moment de l’envoyer, c’était l’espoir, qui s’accroche à rien, qui l’avait illuminé quelques jours, une euphorie, une ivresse folle qui naît quand le bonheur s’entrevoit comme une tête d’épingle en haut de la fosse commune dans laquelle on a été enterré vivant. Car oui, il était marié, il avait sa vie ailleurs, à Paris. Elle attendait son retour cependant, d’accord pour se satisfaire d’un second rôle. Attente insupportable probablement. Lui répondrait il ? Sans doute pas. Cette inaccessibilité renforçait son amour pour l’instant. Des jours de torture à se jeter sur la boite aux lettres le matin, à guetter ses courriels, ses messages sur son téléphone portable, à les attendre des heures comme si cela pouvait les faire venir.

Un jour pourtant, la lettre est arrivée, par la poste, manuscrite. Le suicide, le monastère, l’alcool. A quoi pensait elle désormais ? A quoi pense t on quand on s’imagine que tout est perdu ? On voit l’univers que nous résiste et nous écrase. La vanité de chaque chose. Chaque petit geste, chaque petite habitude qui aménageait notre vie semble maintenant dérisoire et grotesque. On voudrait ne plus respirer devant le mur infranchissable qui nous accable même quand on y plante ses ongles ou qu’on s’y cogne la tête. Pourquoi tout ne s’arrête t-il pas nom d’un chien? Seule la lumière du jour nous aide un peu, mais on ne peut s’empêcher de trembler en pensant que le soir, encore, la nuit va revenir.