Avoir interdiction de parler japonais dans une ramen shop

Il y a encore peu d’étrangers qui vivent au Japon. Parmi eux une majorité d’asiatiques de surcroît. Les occidentaux sont une denrée assez rare au Japon en dehors des très grandes villes et des centres touristiques. La plupart des japonais ne sont pas habitués à voir ni à parler avec des caucasiens. Souvent gênés, ils ne savent pas comment réagir, sont angoissés à l’idée de ne pas pouvoir communiquer. Ils sont aussi convaincus que nous avons les pires difficultés à nous adapter à leur pays et que nous ne pouvons pas être autonomes. Alors, ils se sentent parfois responsable de nous aider, et quand ils le peuvent, c’est à dire plutôt rarement, ils font des efforts pour nous répondre en anglais. Si l’on parle japonais, l’atmosphère se détend soudain. Ils sont alors très agréablement surpris et se répandent en félicitations.

Il m’est arrivé une fois cependant d’être confronté à l’inverse, d’être interdit de prononcer le moindre mot en japonais. Avec Ayaka, nous étions entrés dans le premier restaurant de ramen venu, dans une rue un peu au nord de Kyoto à une heure un peu tardive. Il y avait des jeunes attablés devant des bols de nouilles et des karagé, des beignets de poulet très cuits et croustillants.

Nous nous asseyons au comptoir, inspectons la carte. Le ramen ya san, le patron, nous dévisage. En passant servir des clients dans la salle, il nous demande de nous asseoir bien droit. Nous n’étions pas vautrés, non, juste un peu détendus sur nos chaises, dans une position de fin de soirée. Je lui pose une question en japonais sur les caractéristiques d’un plat. « Je ne comprends pas ! » dit il à Ayaka sans même daigner me regarder.Je lui répète la question en faisant l’effort de bien articuler et en surveillant chacun de mes mots. Il s’agace. Le ton monte : « je ne comprends pas » dit-il irrité. “Que voulez vous ?” répète t-il en regardant Ayaka qui lui réplique : « mais il peut parler japonais, il va vous dire ». L’homme sort de ses gonds. Toujours sans me regarder, il fixe Ayaka avec des yeux injectés de sang : « Je vous ai dit que je ne le comprend pas ! » Nous sortons presto. “Fais faillite ! » lui lance t-elle, rouge de colère en sortant.

L’amertume dans la bouche, j’ai alors sentis au tréfond de moi-même ce que ressentent tous les discriminés sur la terre. Cette affaire de nouilles étaient dérisoires en soi, mais ce dont elle procédait, le mépris et la xénophobie était insupportable. Tour à tour j’éprouve une bonne doses d’émotions négatives : la colère, l’humiliation, la haine, l’envie de frapper, la révolte, l’envie de disparaître aussi un peu. Tout cela cumulé en un cocktail capable de couper l’appétit. Mais Ayaka me prend dans ses bras et la laideur du monde est abolie.