Fraîchement diplômé et déjà…vite un mari !

« J’ai été recruté dans le service financier d’une grande banque. Je commence à travailler en avril. Je vais me chercher un mari, dans mon entreprise sans doute, et dans trois ans, je me marierai » dit fermement Reiko, une jeune étudiante de 21 ans, convaincu que son destin peut se mettre en projet, en planning, en plan sur la comète. Espérer que tout cela se réalise. Elle ira d’ailleurs sans doute faire quelques voeux au sanctuaires shinto, achètera un ou deux mamoris, ces porte-bonheur traditionnels qu’on glisse dans le portefeuille. Entrer en entreprise, comme on entrerait en religion, est une étape fondamentale dans la vie, le début d’une notabilisation qui passe, du moins dans les mentalités traditionnelles, par le mariage. Dans l’esprit de beaucoup de jeunes filles, c’est, ou cela devrait être, une réalisation. Trouver l’homme de sa vie qui apportera prospérité, épanouissement ainsi que le statut social qui échoit à toute personne mariée est un impératif au Japon plus qu’ailleurs. Tel est encore le plan de vie de bien des jeunes femmes. Certaines pensent secrètement que peut être, Monsieur leur permettra d’arrêter de travailler pour s’occuper des enfants et de la maison. Elles sont encore nombreuses celles qui peu épanouies professionnellement, aspirent à cette éventualité, malgré le sacrifice de l’indépendance financière. Les autres y rechignent absolument. Mais ce sont souvent celles qui réussissent dans leur carrière.

Cet âge de la vie est aussi le moment où la pression, sociale, avant son double biologique, commence à frapper à la porte. Beaucoup de jeunes filles, qui flirtaient de façon parfois légère les garçons quand elles étaient étudiantes, changent leur façon de voir. Chercher un partenaire, trouver et abandonner l’angoisse de rester seule devient une obsession. Au Japon, une fille qui n’est pas mariée à 30 ans a perdu beaucoup des ses chances de fonder une famille. SI en France, la tradition ancienne des catherinettes indique qu’une routine un peu rigide a longtemps existé, depuis 1968, les carcans ont explosé. Ne pas se marier n’est plus une marginalité qui mérite questionnement. C’est devenu respectable. Une situation que les gens mariés s’amuse à envier. “Tu as bien raison…Surtout ne te marie pas, résiste à la pression!”. Mais le Japon n’a pas eu son 68. La société japonaise est encore intraitable avec ceux qui font fi des étapes du cursus familial tacitement défini. Les mentalités des hommes n’échappent pas à cette pesanteur : une femmes trentenaire, est déjà en passe d’être étiquetée comme une vieille fille, une obasan, une femme qui a fait son temps. Pas encore marié? Alors Il y a dû y avoir un problème…un manque de sérieux, une négligence?

Beaucoup de gens ne réalisent pas encore que cette configuration mentale est arbitraire et bien relative. Cependant les choses changent. Les célibataires, devenus majoritaires, imposent sans le vouloir des nouvelles normes. Les étudiants qui ont vécu à l’étranger se rendent compte que le mariage n’est pas toujours la panacée. Les grandes entreprises ne sont plus aussi englobantes qu’avant, et beaucoup de salariés sont finalement embauchés dans de petites structures dans lesquelles il est impossible de trouver sa douce moitié. Il est bien d’autres contextes, sites de rencontre, amis, les lieux divers et variés pour le faire, mais…le pourcentage de célibataires reste désespérément supérieur à 50%.

Du coup, on assume plus facilement cette situation : on n’a pas trouvé le bon partenaire ou on a fait un autre choix, par ambition sociale, par goût de la liberté. Il n’en reste pas moins qu’au Japon, le célibat rime rarement avec concubinage. Des personnes en couple peuvent se fréquentent plusieurs années sans se marier, mais ne vivront guère ensemble. Le mariage reste à moyen terme le seul horizon possible vis à vis de sa famille, de ses amis, de ses collègues, de ses voisins : la liberté vis à vis des cellules sociales conventionnelles n’y est pas. Enfin, on peut ajouter que le célibat n’est pas fréquemment non plus souvent le paravent du libertinage, il y a une certaine rigidité sur le sujet. Ce n’est ni sa seule condition de possibilité : il y a aussi l’adultère. Le célibat, sur le long terme et passé un certain âge, se vit souvent seul et sous le signe de l’abstinence ordinaire.

Les japonais passent une bonne partie de leur vie avec leurs collègues de travail. C’est donc souvent dans ce contexte qu’ils rencontrent leur moitié. On ne compte pas les festivités organisées tout au long de l’année pour un oui ou pour un non, destinées à rapprocher des salariés censés travailler en étroite relation dans un état d’esprit de dévouement absolu à la réussite entreprise. Le mois de décembre est celui des bonenkai, des repas arrosés propices à l’oubli des mauvais souvenirs de l’année écoulée : une façon dionysiaque de remettre les pendules à zéro. Dans la fonction publique, dans le privé surtout, pas question de s’y soustraire, même quand il y a deux ou trois rendez vous par semaine. La nominication, la communication facilitée par l’alcool qui coule à flots, a le mérite de favoriser également le registre de l’intimité et de la séduction, capable de relier les destins. Et plus l’entreprise est grande, plus les activités sociales sont diversifiés, plus le brassage des gens est important et les occasions de rencontres nombreuses. Certaines grandes entreprises ont la réputation de chercher absolument à marier leur personnel. Une garantie de stabilité, de productivité, de maturité des salariés. Pour cela tout est permis, y compris recruter des jeunes filles physiquement attractives pour les introduire auprès des jeunes ingénieurs maisons fraîchement émoulus…

Il n’en reste pas moins que certains couples se forment plus jeunes à l’université, résistent, perdurent des années ou au contraire se dissolvent après le diplôme obtenu et les destins séparés par la distance entre les entreprises.

Parallèlement aux cours, les étudiants s’inscrivent généralement dans un ‘circle’, une association culturelle et sportive. L’offre est assez nombreuse, allant de l’étude de la cérémonie du thé à la pratique du snowboard. Le circle est aussi un espace de sociabilité, fait de repas et de soirées organisées, autant d’opportunités pour nouer des relations amoureuses. Comme souvent au Japon, tout cela implique de manger et de boire ensemble. Quand dans d’autres pays, les intrigues amoureuses se nouent sur une piste de danse, au pays où l’expression corporel est bridé, c’est plutôt devant une bière, un meishu au cassis et un plat de spaghettis avec une sauce œufs de poissons qu’on se prépare un plaisir passager ou parfois une vie entière.