Les zèbres ou les sôshoku danshi : les hommes qui n’aimaient pas les femmes (ni les hommes d’ailleurs).

« Pourquoi tu leur parles, tu les connais ? »

Parler aux filles, en dehors des situations sociales convenues ou cela est nécessaire, voilà une gageure que certains jeunes hommes, certains hommes même n’arrivent pas à dépasser, à fortiori quand ce serait pour les séduire. Appelés zèbres ou hommes herbivores, Sōshoku Danshi en japonais, ils défient la chronique justement parce qu’ils ne la défraient pas…Accusés de parasitisme, on les accuse parfois d’être responsables de la baisse du taux de fécondité au Japon qui tourne autour de 1,4 depuis le début des années 2010, et de menacer gravement la pérennité du pays…

Ils habitent seuls, en célibataire abstinent, ou chez maman jusqu’à des âges vénérables parfois : il y a de nombreux Tanguy japonais. Jeunes, plus âgés, beaux ou laids, intelligents ou imbéciles, les zèbres sont timides et plus à l’aise au travail, à l’université ou devant un écran vidéo que devant une femme. Plutôt passifs, ils cherchent généralement peu à provoquer le destin. En cause, le manque d’assurance ou un certain égoïsme, tissé d’habitudes et d’arrangements avec les désirs, qui les fait vieillir vite et leur rend pénible la fréquentation d’autrui, fût-ce une femme. Beaucoup sont puceaux, un quart des trentenaires dit-on, tandis que d’autres ont eu quelques aventures qui ont fait long feu.

Peut être sont ils impressionnés par des femmes de plus en plus alertes et émancipées, alors qu’ils sont culturellement attirés vers les femmes, en apparence timides, qui laisse l’illusion de dominer le temps de la séduction.

Mais tous ont perdu leur intérêt pour l’autre sexe, préférant nourrir des amitiés réelles ou virtuelles, des solitudes émollientes, ou des amours chimériques faites d’imaginaires qui se nourissent des icônes médiatiques. Question de génération sans doute. Ils sont un symptôme du bouleversement des valeurs du Japon depuis la fin des années 90, dans le contexte de la fin de la “bulle” économique. À l’homme viril, un peu rustre, sexuellement actif, conservateur, volontiers misogyne, s’est substitué un nouvel androgyne en version passive.

Taciturnes, coincés, mal à l’aise, ils se satisfont parfaitement des situations sociales académiques qui ont le mérite de ne pas les mettre en danger. Ils craignent d’enfreindre les conventions, ne serait-ce qu’en adressant la parole à quelqu’un sans raison particulière. Ils pourraient sans doute gâcher leur vie par politesse. Les femmes leur reprochent leur faiblesse de caractère, leur manque d’imagination, l’ennui qu’ils dégagent. Elles qui sont, trait culturel, en attente d’être convaincues. Mais ne sont elles pas à leur image, de l’autre côté du miroir ? Parfois insupportables, carriéristes, trop exigeantes, dures comme de la pierre. Parfois fermées à toutes formes d’approches, enfermées dans des tours d’ivoire, solitaires endurcies, parfois vides et inconstantes…Il ne serait pas étonnant qu’elles entretiennent aussi le cercle vicieux.

Il est trop tard, et comme chez Mizoguchi, le moine incendiaire du pavillon d’or de Mishima, le vent ne circule plus entre le monde extérieur et leur monde intérieur. Mizoguchi revoit toujours Uiko en songe, la femme qui l’a éconduit et rendu si malheureux, sans qu’il ne parvienne à tourner son désir vers une autre femme. Serrer sa mélancolie et se borner dans son désespoir. Une posture, mais une posture qui fait reculer, ressasser jusqu’au dégoût de soi et du monde.

Peut être eux aussi, les sôshoku danshi, ont ils gardé au fond quelque flétrissure secrète à laquelle ils prêtent trop d’importance et qui empêche toute résilience ? Ou bien sont ils les symptômes d’une forme d’amollissement, de déclin qui mènera le Japon contemporain, sans reproducteur, au suicide collectif ? N’allons pas trop vite. il y a aussi au Japon de sérieuses exceptions. Les nikushouku, littéralement les mangeurs de viande sont en première ligne des charivaris. Quand aux femmes, elles pratiquent parfois Gyaku nanpa, littéralement la « drague à l’envers ». Une expression qui en dit long sur les valeurs en vigueur de ce côté du Pacifique. Une femme qui drague, c’est un peu le monde à l’envers. Un peu comme en occident. Mais va, c’est pour la cause de l’espèce.