Il y a 2000 ans, entre le 3° siècle avant et le 3° siècle après JC à l’époque dite du Yayoi, le Japon était divisé en de nombreux royaumes dirigés par des reines qui étaient aussi des prêtresses. La société des wa, nom utilisé par les chinois pour désigner les japonais, était matriarcale. Les femmes dominaient les structures politiques, religieuses et familiales. Les choses commencèrent à changer sous l’influence des apports culturels et démographiques chinois et coréens et de l’enracinement du bouddhisme.

Il n’en reste pas moins que d’après de nombreux témoignages, le statut des femmes est resté longtemps favorable. A la cours impérial de l’époque d’Heian, époque d’essor artistique intense, les femmes tenaient un rôle important et jouissaient d’une certaine liberté de mœurs et de ton. Murasaki Shikibu, qui vivait au 10° siècle, est encore aujourd’hui une des écrivains les plus reconnus du pays. Elle est aussi considérée comme le premier auteur de roman apparu dans le monde. Dans les dits du Genji, à travers le récit des frasques érotiques du Prince du Genji, elle dresse en filigrane des portraits des femmes de l’aristocratie qui apparaissent davantage tourmentées par les passions amoureuses que par une quelconque oppression politique ou familiale.

Luis Frois, un jésuite portugais, s’installa et vécu au 16ème siècle sur l’île de Kyushu. Il voyagea au Japon et participa à l’entreprise de conversion au christianisme, avant que les autorités japonaises n’arrêtent fermement l’expérience dans le sang au début du 17ème siècle. Dans son mémoire sur le Japon et les japonais, il s’étonne de la liberté dont jouissent les femmes. Il rapporte qu’elles sont libres de sortir sans leur mari, de boire de l’alcool et ont même le droit de divorcer. La loi ne prévoit pas de solidarité financière dans le couple. Si le mari emprunte de l’argent à sa femme, elle peut lui demander des intérêts. Frois fait aussi allusion à la maturité et à la sérénité des enfants qui grandissent dans un tel contexte.

S’il semble que par la suite l’époque d’Edo n’ait pas été des plus libérales sur le plan de l’émancipation des femmes, le 20ème siècle a petit à petit inversé la tendance. La femme occidentale, libre et un peu arrogante est devenue le modèle à suivre pour l’élite nippone. Les mogas, de l’anglais ‘modern girl’ était le sobriquet donné aux femmes émancipées, à l’américaine, portant pantalon au lieu de kimono, les cheveux courts et fumant comme les hommes. Elles fréquentaient les dancings, les restaurants et ne vivaient plus dans l’ombre exclusive de leurs maris.

Aujourd’hui beaucoup de japonaises sont libres. Elles ne craignent plus leur père, ne se laissent plus imposer de maris ni ne s’en laisse imposer par lui. Elles refusent d’être cantonnées aux places subalternes de la société. Si elles sont encore presque absentes en politique, elles gagnent des places chaque jour dans le monde du travail. Comme ailleurs, elles ont tendance à mieux réussir leurs études que les hommes. Selon des statistiques récentes, les femmes de moins de 30 ans, à diplôme égal, gagnent autant que leurs collègues masculins. De surcroit, de plus en plus de postes clés sont conquis par les femmes dans les entreprises. Et elles sont aussi en première ligne pour la création d’entreprises. Beaucoup de femmes, parfois seules, ouvrent des commerces qu’elles tiennent à bout de bras. Certes le taux d’emploi à temps partiel est supérieur chez elles. Parfois par défaut, parfois par choix, cela permet à certaines d’avoir du temps pour elle, pour leurs enfants ou leur mari, tout en restant intégrées à la vie sociale.

Dans le domaine familial, la dynamique a aussi ses conséquences. Les femmes se marient de plus en plus tard, vers la trentaine, voire pas du tout. Tantôt l’hédonisme, l’individualisme, les études, l’ambition professionnelle, l’isolement, la passivité de certains hommes en retarde l’âge. Ces derniers ne savent plus toujours quelle est leur place ni leur identité. Nonobstant, le mariage reste un idéal à atteindre pour la plupart des femmes. Et comme le Japon n’est pas avare de paradoxes, certaines n’hésiteront pas à se fendre d’un « je vais demander à mon mari » quand on leur demande leur avis ou à se justifier d’un bien pratique « mon mari me l’interdit » quand elles veulent argumenter un refus.