Selon l’adage ancien, trois choses sont redoutables au Japon : les typhons, les tremblements de terre et les pères. La réputation de ces derniers était il y a peu encore loin d’être usurpée. Les choses ont changé depuis il est vrai.

Avant la seconde guerre mondiale, les filles étaient considérées comme la propriété de leur géniteur. Les omiai ont longtemps eu un caractère obligatoire. Des prétendants étaient présentés à la jeune fille en vue d’un mariage arrangé. Les hommes étaient des amis du père ou des membres de familles respectables avec lesquelles il était souhaitable de s’allier. La pratique est encore répandue aujourd’hui bien qu’elle soit devenue une simple suggestion que les jeunes filles balaient la plupart du temps d’un revers.

Le père pouvait aussi disposer de sa fille comme d’un bien meuble, c’est-à-dire comme d’une esclave. Il pouvait la vendre à l’usine pour une durée déterminée et percevoir tous les revenus de son travail. Les familles les plus pauvres avaient la possibilité de s’enrichir davantage en cédant une fille à une okiya, une maison de Geisha. Elles étaient éduquées et formées aux arts du spectacles traditionnels pour animer des soirées dont l’issu pouvait, contrairement à aujourd’hui, être ambiguë. D’autres tombaient dans des réseaux de prostitution, très développés à l’époque d’Edo. Les quartiers des plaisirs étaient consacrés aux femmes de petite vertu, parfois exhibées dans des cages où le prix était affiché. Autres étrangeté : jusqu’à la fin du 19ème siècle, il était possible de se marier à une femme pour une période limitée contre une somme d’argent versée à la famille. Pierre Loti au 19ème siècle vécut plusieurs mois avec une japonaise devenue sa femme par intérim.

Humbert, diplomate suisse en poste au Japon à la fin du 19ème siècle, note dans son journal que les japonaises voient en l’homme leur seigneur et leur maître. Il ajoute qu’elles passent très vite « de la poupée à l’enfant ». En d’autres termes, dès la sortie de l’enfance, elles se mariaient, rangeaient leur poupée et faisaient des enfants à leur tour, passant de l’autorité paternelle à l’autorité maritale. Dans éloge de l’ombre, Tanizaki raconte comment les femmes de l’époque d’Edo étaient disciplinées et souvent cantonnées à la vie en intérieure : « La femme japonaise traditionnelle, beauté discrète et obscure, faite pour l’ombre des maisons obscures (…) ». Ainsi, il était mal vu pour une femme de se parfumer et d’afficher des atours trop ostentatoires.. Elle se devait au contraire de rester effacée et à sa place.

Non obstant, dans les sociétés patriarcales, il existe aussi cette image de la femme duplice, soumise en apparence, mais tirant toutes les ficelles en coulisse à l’insu, ou au grand dam de son mari. Le même Tanizeki est connu pour la délectation perverse qu’il retirait de sa soumission aux femmes dont il a dressé parfois le portrait dans ses oeuvres. Le pied de Fumiko raconte son fétichisme pour le pied de cette muse en piédestal.

Même si la condition de la femme a évolué, les stigmates de cette époque sont toujours opératoires aujourd’hui. Les femmes sont parfois soumises aux diktats de leurs maris ou de leurs petits copains. Ainsi une jeune fille de 25 ans peut se voir refuser d’aller dans la maison d’un étranger et se plier sans contester. Mais gare à l’explosion. Un jour elles peuvent tout jeter et s’enfuir avec leurs enfants en laissant leur mari dépité faute d’avoir senti venir la tempête. L’émancipation est rendue possible car les femmes peuvent désormais plus facilement s’assumer financièrement.

Toutes n’en sont pas capables cependant. Elles sont nombreuses à rester à la maison et à vivre dans le giron de leur époux. Les house wife ou shofu, élèvent leurs enfants, disent au revoir à leur mari le matin et l’attendent bien sagement pour le dîner le soir. Lui rentre tard, après une sortie avec ses collègues ou à cause des heures supplémentaires imposées par son patron. Les shoufu profitent de leurs temps pour tricoter, élever un chien, apprendre le français ou l’anglais, lire et parfois, en madame Bovary asiatiques, vivre quelques romances sous le manteau.

Dans beaucoup de couples, hommes et femmes occupent une place définie, sans chercher une relation fusionnelle parfaite. On n’attend pas forcément de sa femme qu’elle soit à la fois un objet de désir, une mère (la sienne et de ses enfants), sa meilleure amie, son compagnon de voyage ou son partenaire de sport. Chacun fait ses affaires et les moutons seront bien gardés.

Devenir une house wife entre les mains d’un mari riche, terriblement ennuyeux mais souvent absent est encore une ambition chez certaines jeunes filles. Parmi celles qui n’ont ni passion, ni ambition professionnelle, certaines préféreraient être entretenus : avoir du temps pour les enfants, fréquenter les salons de thé, profiter de leur oisiveté partielle. La position attire aussi quelques unes de celles qui ont réussi une carrière, professeur ou office lady, mais rêvent d’échapper aux contraintes de vie trop formatées et aux risques du burn out.

Par ailleurs, dans le domaine religieux, les discriminations étaient nombreuses. Pendant longtemps les femmes n’étaient pas autorisées à pénétrer l’enceinte de certains temples. Ainsi le Mont Koya, complexe immense de temples bouddhistes de la branche shingon, leur a longtemps été interdit. En outre, dans tous les sanctuaire Shinto, elles étaient indésirables quand elles avaient leurs cycles menstruels.

La situation prévaut également dans le monde politique. Parmi les grandes démocraties contemporaines, le ratio homme femme aux postes clés de l’Etat est au Japon un des plus faibles au monde.