Le pays où les filles (et les garçons) font le V de la victoire sur les photos

Nourriture, feuilles mortes de l’automne, cerisiers en fleurs, ballades, promenades entre amis, paysages traversés, monuments. L’idéal est de s’arranger pour figurer sur le décor. Chacun s’évertuera alors à poser comme il se doit, dans des postures rigides ou dégingandées. Et en dessous d’un certain âge, par-dessus le marché, avec les doigts en V. Quelle est l’origine du geste ? Il serait hérité du V de la victoire largement pratiqué par les américains au moment de la seconde guerre mondiale. Le Japon, qui en fait les frais à l’époque, n’est donc pas rancunier.

Mais une autre origine est possible : le peace des hippies des sixties, gente également prolixe en cette matière. Quoiqu’il en soit, d’après les japonaises, le geste est cool. Il évite de verser dans les postures statiques et solennelles qui font des corps maladroits et gauches. Les V avec l’index et le majeur, brandis en avant comme une antienne, d’une ou des deux mains, produisent dynamisme et enjouement. Il s’agit de se mettre en scène sous son plus beau jour : être akarui, resplendissant et lumineux. Une vertu qu’il convient de surjouer sur les photos.

Parallèlement le sourire est aussi une condition sine qua non pour un cliché réussi. Tendance qui se retrouve même dans la mode, domaine ou en occident, les visages sérieux ou agressifs sont plus souvent demandés.

Pour la majorité, l’intérêt de la photo n’est ni documentaire, ni artistique. Pas question de chercher la beauté du monde dans la masse des choses et de l’en extraire. Pas besoin de chasser le petit détail pittoresque, culturel, esthétique ou humoristique lors de marches intelligentes dans le dédale du monde. Au contraire, la photo a d’abord une valeur immédiate. C’est un moyen de créer de l’unanimité, de réaliser un projet collectif quand on est en groupe. Se prendre en photos : un plaisir en soi, une situation qui fédère, crée du lien social et de la bonne humeur. Par ailleurs, les photos immortalisent un instant. Elles alimentent les souvenirs que les japonais, peuple nostalgique, aiment évoquer quand ils sont ensemble. Natsukashi, disent-ils : le bon vieux temps. On leur sent ce besoin de fixer le moment, surtout quand il est de nature social, quand il correspond à un moment vécu avec autrui.

Tout cela n’empêche pas cependant de prendre des paysages, de passer des heures à traquer la lumière propice qui illuminera le cerisier en fleurs ou les feuilles d’automne dont on attend le flamboiement devant un temple ou une vallée sublime en arrière plan.

Les japonais ont un besoin irrépressible de prendre des photos comme s’il s’agissait d’un devoir. Une promenade ne serait pas vraiment terminée sans les clichés nécessaires et attendus comme un point d’orgue. Et si on peut achever le parcours en mettant un tampon officiel sur son dépliant touristique, comme c’est le cas sur les lieux les plus prisés, la journée sera forcément réussie.