Le pays où les disques durs sont pleins de photos de ramens (nouilles japonaises).

Il faut voir les japonaises au restaurant avant de commencer leurs plats. Elles s’ébaubissent devant leur assiette, sortent leurs appareils photos et prennent le cliché qui immortalise ce qu’elles vont bientôt dévorer. Il faut dire que les assiettes et les plateaux sont plutôt photogéniques : service, couverts, présentation sont aussi importants que la nourriture elle-même. Elles ont beau avoir commandé mille fois la même chose, des ramens par exemple, elles ne se départiront pas de cette manie. Surtout quand elles sont en vacances, qu’elles vont dans un nouveau restaurant ou qu’elles mangent entre amis. Une manière de rituel. On les imagine pendant leurs longues soirées d’hiver ressassant les albums de ces bols de nouilles noyées dans du bouillon et coiffés de tranches de porcs, analysant les subtilités qui les différencient d’un air nostalgique. Telle saveur, telle texture, telle ambiance, tels commensaux…On les devine aussi classant minutieusement leurs fichiers jpeg dans des dossiers pittoresques : Udon 2010, Soba 2008, Choucroute à Paris 2007. De quoi réjouir les anthropologues de demain qui fouilleront ces archives en se demandant pourquoi une partie de l’humanité au début du 21ème siècle prenait un tel soin à collectionner des images de ce qu’elle engloutissait.

Une façon de communiquer avec ses amis, soit au moment de la prise de la photographie, soit ultérieurement lors d’un visionnage collégial ? Un symptôme de la peur de la mort et de la crainte de laisser s’envoler nos souvenirs, fussent-ils alimentaire ? Une manifestation d’une forme de rituel narcissique, celui du prédateur envers sa proie destinée immanquablement à étoffer les voies digestives ?

Et les ramens gravées sur les disques durs de rejoindre le monde des idées.