Les mots et les modes boomerang

La globalisation sème la confusion des origines et des identités. Celles des individus qui migrent, oublient ou réinventent leurs racines, celles des objets qui s’exportent, s’importent, s’élaborent dans des laboratoires et se fabriquent dans des usines dispersées aux quatre coins du globe de telle sorte qu’on ne sait plus très bien s’ils ont vraiment une origine géographique. Les modes, les représentations, les mots également sont capables de déterritorialisation. Depuis toujours certes, mais c’est l’échelle à laquelle se déploie le phénomène qui s’élargit.

Les anglo-saxons qui viennent dans l’archipel ne remarquent pas toujours de prime abord qu’une partie du vocabulaire utilisé aujourd’hui dans la langue japonaise est issu de l’anglais. C’est que la prononciation comme l’écriture, totalement différentes, en masquent l’origine. Dans les écoles de japonais, les anglo-saxons doivent donc réapprendre leurs propres mots en les écrivant à l’aide du système des katakanas, l’alphabet phonétique réservé à la transcription des mots d’origine étrangère. Les français non plus n’ont pas toujours conscience de la diversité des mots qui leur ont été empruntés. S’initiant quelque peu au japonais, ils repèreraient des signes qui leur sont familiers : sauté, pot-au-feu, chanson, ballet…Le lexique de la mode, des arts ou de la cuisine occidentale est souvent emprunté au français.

Dans l’histoire de l’humanité, c’est une constante : quand un objet, une technique, une idée voyagent, les signifiants qui servent à les désigner dans leur pays d’origine sont généralement adoptés par les pays qui les importent. Ainsi les européens désignent une des boissons qui leur est chère par le mot thé, vocable issu du chinois cantonnais, langue parlée en chine méridionale où la plante est endémique. Du Japon, les européens ont depuis longtemps adoptés les mots tsunami, tatami, sumo, saké…Ce dernier ayant un usage particulier en occident, celui de désigner exclusivement l’alcool de riz japonais, alors que dans son pays d’origine, c’est le terme générique qui signifie « alcool ».

Ce qui est intéressant aujourd’hui c’est que le Japon renvoie vers l’Europe des mots qu’il lui avait lui-même empruntés et que les européens réaclimatent et associent désormais à des choses japonaises. Ainsi le mot anime, qui vient du vocable d’origine latine « animation », désigne dans l’archipel les dessins animés en général, qu’ils soient ou non d’origine japonaise. Utiliser des mots occidentaux est depuis plusieurs décennies un signe de modernité, une plus-value en terme d’image. Aujourd’hui, la tendance est devenue réciproque. La forme japonisée du mot animation, anime est revenue à l’ouest pour signifier désormais exclusivement les dessins animés nippons. Dans les autres cas, les expressions « film d’animation » ou « dessins animés » continuent à être utilisés. Anime est en revanche un terme branché qui véhicule des représentations positives issues de la vogue de la pop culture japonaise en occident. Linguistiquement, il s’agit d’un effet boomerang. Le mot revient là où il avait été emprunté mais légèrement modifié et surtout revêtu de connotations nouvelles.

Un phénomène similaire existe aussi dans le domaine de la mode, secteur particulièrement volatile. Par exemple, les modes post-adolescentes subversives d’origine anglaise des années 80, punk, batcave, gothique ou encore new-wave, fonctionnaient en associant un style de musique, un style vestimentaire, des attitudes, des comportements et éventuellement des idées politiques. Arrivées au Japon, elles se sont coupées de leur ancrage socioculturel d’origine. Les japonais en les « muséifiant », leur ont permis de subsister jusqu’à aujourd’hui alors qu’elles se sont éteintes dans leurs foyer originel. Ils en ont souvent retenu la musique, qu’ils se sont mis à imiter avec leurs propres groupes, et la tenue vestimentaire qu’ils ont parfois fait évoluer. Mais les attitudes et l’idéologie trop déterminées par leur contexte initial n’ont pas survécu à une telle transplantation. Ainsi les punks japonais restent japonais : ils n’iront pas mendier, se droguer dans des squats, trainer sur les places publics en cassant des bouteilles et vomir leur hargne contre l’empereur et la société. Au contraire, ils iront à la fac, travailleront en costume, feront des courbettes à leurs patrons et le weekend se dresseront les cheveux sur la tête et mettront des docs Martens bien cirés.

Ici aussi, il est possible d’observer un effet boomerang. Des pans de cette version édulcorée de la punkitude reviennent vers l’occident, désormais estampillés du sceau de la subculture japonaise. Ainsi les creepers, des chaussures à semelle extrêmement épaisse, apanage des mods puis des punks dans les années 70/ 80 sont désormais vendus à Paris ou à Barcelone dans des boutiques de vêtements spécialisées dans les panoplies de la branchitude nippone. Et les jeunes filles des classes moyennes d’occident qui les portent ne savent pas toujours que leurs cothurnes ont une histoire plus complexe que celle qu’elles se représentent.

L’exemple du style lolita est un autre cas d’école tant il a été reformulé au Japon avant d’être réinstillé en occident. A l’origine, une Lolita est une très jeune fille qui imite les adultes : elle a un corps d’adolescente, un vêtement de femme fatale, fume en faisant des caprices. La lolita est séductrice, déjà une mangeuse d’hommes. Au Japon en revanche, le personnage a été reconsidérée dans une version inclinant davantage vers l’enfance. La jeune Lolita japonaise s’habille très sexy mais joue plutôt la fille ingénue, immature et fragile, en accord avec les inclinations des hommes japonais. Le style lolita s’est aussi marketisé et doté de nombreux produits dérivés. Il a ses groupes de musique, ses boutiques dédiées, et ses passages obligés : le manteau blanc à frou à frou ou les collants a rayures. Il est devenu ainsi une sorte de mode pidgin qui a su se réexporter en occident où il passe pour résolument nippon sans que ses origines nabokoviennes ne soient toujours connues par ses sectatrices

On pourrait finir en évoquant le phénomène cosplay qui consiste à revêtir des tenues de héros de mangas ou d’anime dont certaines sont des adaptations des modes européennes d’hier et d’aujourd’hui. Le mot vient de l’anglais costume play, jouer avec les costumes. Le week-end, les aficionados du cos play arpentent les rues des grandes villes affublés de robes de princesses de la cour de Versailles, de robes à volants, de tenue de capitaine de marine, de grands chemisiers à dentelles. Leurs homologues européens ne sont pas en reste même s’ils ont plutôt l’habitude de se retrouver lors d’évènements spécifiques et organisés. Ils revêtent alors des accoutrements, dont ils ont oublié qu’ils sont inspirés par l’Europe, et qu’ils perçoivent désormais comme des avatars exotique de la pop culture nipponne