Le pays où l’on ne communique (presque) pas avec les mains

Comme leur nom l’indique, les japonais ne sont pas des italiens. En cas de doute, il suffit de regarder les mains des gens. Sauf dans les émissions de télévision consacrées aux sourds et muets, on ne voit personne les manier comme des mots, brandir les paumes, les ouvrir, les refermer, écarter soudainement les bras en faisant trembloter les doigts avant de tapoter sur la cuisse d’un autre pour attirer son attention. Personne non plus pour serrer des pognes par dizaines au cours une journée. Pas même les hommes politiques en campagne. Nonobstant, il existe une certaine gestique des mains, qui est étrangement davantage l’apanage des femmes. Cependant, il s’agit de citer des signes conventionnels, pas de représenter du discours dans l’espace comme en Europe.

Ainsi, pour dire non, les japonaises agitent volontiers la main droite devant leur nez comme pour s’éventer, tout en secouant rapidement la tête horizontalement. Quand elles veulent signifier l’interdit, dire que quelque chose est impossible ou qu’un endroit est fermé, elles croisent les index devant leur visage. Au contraire, quand quelque chose est possible ou autorisé, elles font le signe du Okay avec la main droite : le pouce et l’index se touchent tandis que les autres doigts sont levés. Simultanément, elles avancent leur main qu’elles tiennent d’abord près du visage vers l’avant, en la faisant trembloter une seconde, comme si elle rebondissait dans l’air.

Pour dire JE et pour se désigner dans une conversation, les femmes surtout, appuient volontiers leur index sur le bout de leur nez, à une, deux ou trois reprises d’affilé. Un geste qui n’est pas dénué d’utilité. Dans la phrase japonaise le pronom personnel sujet est presque toujours sous-entendu, rarement explicite. Ajouter à cela l’absence de conjugaison des verbes, dont la forme se répète à l’identique quelque soit la personne, et on conçoit aisément que le contexte est fondamental pour lever les ambigüités possibles sur le sujet des propositions. A défaut, le geste viendra y aider. De la même manière pour désigner l’autre, le tu, le toi et le vous, la main droite sera volontiers ouverte devant la poitrine, paume vers le ciel, comme le signe du don. Il est exclu de pointer du doigt son partenaire : trop agressif.

Pour compter, les japonaises ont plus souvent recours à leurs doigts que les européennes. Ichi, ni, san, yon…Cependant elles ne lèvent pas les doigts l’un après l’autre en commençant par le pouce droit. A l’inverse, la paume de la main gauche face à elles, les doigts étant levés, elles les abaissent un par un en commençant par l’annulaire, et en s’aidant si besoin de l’index droit pour les replier tour à tour contre la paume. Au-delà de 5, elles rouvrent la main, retournent la paume vers leur interlocuteur et viennent y poser les doigts de la main droite cette fois en les tapant chacun leur tour, depuis l’index jusqu’à l’annulaire et en terminant par le pouce. Une vraie chorégraphie arithmétique.

Par ailleurs, il arrive très souvent aux japonaises d’applaudir en tapant des mains très rapidement, presque sans bruit toutefois, avec un battement de faible amplitude. L’opération qui en Europe se fait plutôt face à l’estomac, se déroule au Japon face au menton. Le geste vient souligner la joie, appuyer la satisfaction ou féliciter son interlocuteur. Il s’accompagne volontiers de formules enjouées, un ‘yeahhhh’ un peu enfantin par exemple dont le son s’allonge dans le temps accompagné d’un immense sourire.

Enfin, entre amis, les japonaises se disent volontiers au revoir en agitant la main, paume vers l’extérieur aussi vite que les battements des ailes d’un colibris tout en disant bye bye d’une petite voix fluette. Le geste peut se prolonger un moment si celles qui restent attendent que celles qui partent aient disparu de leurs champs de vision. La bienséance traditionnelle le prescrit. Dans les relations formelles, on met plus de retenue dans les effusions : on se sépare comme on s’est rencontré, par un hochement de tête ou une courbette plus ou moins profonde selon l’importance hiérarchique qu’on veut bien prêter à son interlocuteur.