Le pays où les gens ont une bulle autour du corps.

Les contacts physiques sont très limités au Japon. Pour saluer quelqu’un, la poignée de main n’ayant pas cours, on se tient à distance en se courbant face à son interlocuteur avec une profondeur inversement proportionnelle au degré de familiarité qu’on entretien avec lui. Pas de révérence excessive avec l’entourage. Mais pas question pour autant de s’embrasser, de s’étreindre ou de marcher bras dessus-dessous.

Pendant la conversation, il n’y aura pas cette main qui sollicite épisodiquement l’épaule ou la cuisse, attire l’attention, participe à l’élaboration de la chaleur : instrument préhensible de l’affectif et de la fonction phatique. Ici on se tient généralement à un mètre ou plus de son interlocuteur. Même les enfants se chahutent peu en s’agrippant à qui mieux-mieux.

Les japonais ont toujours peur de gêner l’autre. Il faut donc le ménager, ne pas se risquer à le mettre mal à l’aise en s’autorisant une trop forte proximité. Il s’agit aussi de se préserver soi même du sentiment désagréable d’avoir été l’auteur d’une bévue et de voir son interlocuteur irrité à cause soi.

Conserver des distances protectrices se fait aussi dans le discours. Très codifié, il abonde en formules de politesse, en tournures d’humilité et d’obséquiosité. Quant à la conversation même, elle porte volontiers sur des sujets neutres et consensuels qui ne risquent pas de déboucher sur un conflit.

D’autrui, on attend réciproquement qu’il ne nous mette pas en danger, qu’il ne pénètre pas au delà de la bulle qui préserve notre intimité. D’aucun diront que ces précautions appauvrissent les relations humaines. Pour d’autres, elles sont en revanche une garantie contre les empiétements intempestifs d’autrui. A vivre au Japon, on finit par concevoir que dans les démonstrations de familiarité injustifiées, il y a aussi forme de prise de pouvoir et une manière d’accaparement agaçante. Ainsi, paradoxalement, la civilisation qui a la réputation d’être la plus grégaire au monde est aussi celle qui ménage le plus les susceptibilités individuelles jusqu’à la caricature.

Dans les espaces de la vie sociale tout est fait pour permettre aux personnes de tenir leur distance. Les sièges du Shinkanzen, le train à grande vitesse japonais, sont particulièrement larges et espacés. Les cabines du TGV ont en comparaison l’allure d’habitacle de station spatiale minuscule. Dans les restaurant, les tables sont souvent très éloignées les unes des autres. De nombreux établissements proposent aussi des petites pièces particulières pour les groupes ou les couples. Une manière d’entre-soi rassurant, au milieu des autres.

Dans les contextes où le degré de proximité ne peut pas être réglé matériellement, le comportement des individus préserve naturellement les usages. En boîte de nuit par exemple, on fait attention à ne point trop se heurter en circulant ou en dansant. Dans les lieux publics, quand il y a foule, et contrairement à l’Europe, peu d’électron libre se frayeront un passage brutalement en bousculant tout, par rudesse, bravade ou mépris. Dans les trains de banlieue, même dans la promiscuité, chacun veille à ne pas trop déborder sur l’espace du voisin : les gens assis sur les longues banquettes qui s’étirent le long des parois latérales des voitures ont leurs sacs posés sur les genoux, les jambes toujours décroisées et bien droites pour éviter l’étalement. Et quand quelqu’un va pour s’immiscer entre 2 voyageurs, ceux qui sont déjà là anticipent , qui en se décalant légèrement, qui en ramassant éventuellement quelques effets personnels pour éviter tout contact. Dans la rue aussi, on voit souvent des piétons appréhender les risques de choc en prenant l’initiative de se décaler en premier quand quelqu’un arrive en face. Mais quand les 2 parties se font simultanément de pareilles politesses, cela peut donner lieu à d’interminables jeux de contre-pieds avant qu’une tangente ne soit trouvée permettant le croisement.

Les japonais ont une attitude du corps particulière quand ils veulent éviter un contact malencontreux ou exprimer leur désir de garder leurs distances avec une tierce personne. Ils mettent les mains au niveau de la poitrine, paumes en avant, reculent la tête derrière les épaules, cambrent le dos, et marchent en arrière ou se décalent promptement sur le côté. Une attitude très fréquente pour se dérober quand quelque chose leur parait conflictuel et qu’ils ne veulent pas s’impliquer.

Quand deux personnes se heurtent par mégarde, en général c’est un déluge d’excuses qui fusent de toutes part. On entend des Gome nasai et des sumi masen à profusion, les formules consacrées pour la repentance, accompagnés souvent d’une mine contrite et de quelques courbettes. L’amende honorable n’est pas seulement dû par le fautif et la plupart du temps, les deux personnes impliquées se font des amabilités. Toutefois, dans l’espace public anonyme, ce genre de délicatesse n’est pas toujours de mise. À partir du moment où les gens ne se connaissent pas et n’ont rien à partager, les scrupules cèdent parfois devant la facilité de l’indifférence et de la dérobade.

Ainsi, si les japonais sont jaloux de leurs bulles et préservent celle des autres, si le Japon est le pays de la courtoisie, paradoxalement, il est des circonstances, où toute forme de civilité disparait chez certains individus. Dans ce registre, au café, il pourrait arriver qu’un autre client vous passe allègrement dessus pour aller brancher son ordinateur sur la prise qui se trouve à côté de vous, sans même vous daigner un regard. Autour d’une piste d’athlétisme, il pourrait vous arriver aussi d’être dépassé par un coureur qui ne se gênera pas pour vous bousculer légèrement car il ne veut pas s’éloigner de la corde. En voiture aussi, bien qu’il n’y ait peu de personnes qui ‘collent’, les comportements sont loin d’être toujours courtois. Quand aux cyclistes, ils peuvent être d’une goujaterie sans borne au point qu’à Tokyo le nombre des morts impliqués dans des accidents de vélo ne cesse de croître chaque année.