Le pays des visages fixes.

La rue japonaise est pleine de visages anonymes et inexpressifs. Peu de gens sourient, resplendissent de bonheur ou expriment au contraire frustration et nervosité avec leurs muscles faciaux. L’occidental parfois a l’impression de marcher parmi des robots ou des poupées mécaniques. Ne cherchez pas les regards: il y en aura peu. Dans les fantasmes des jeunes filles qui écrivent dans les petites annonces sur Internet destinées aux étrangers qu’elles veulent rencontrer on voit écrit de temps en temps : « I like eyes contact », j’aime les contacts avec le regard. Comme s’il s’agissait d’un caractère exceptionnel valant la peine d’être souligné.

La pudeur, la timidité, les usages défendent d’utiliser son visage spontanément en société. La retenue est une habitude naturelle contractée depuis l’enfance : les japonais ont intégré qu’il convient de préserver l’harmonie sociale en évitant de trop laisser dépasser les égos et les sentiments individuels. La neutralité des visages est donc un élément du consensus. Il en résulte une certaine sérénité trompeuse dans l’atmosphère générale des villes : il est évident que certaines personnes cachent des volcans sous leur masque impassible.

Une telle maîtrise du visage ne signifie pas que les japonais ne savent pas l’utiliser s’en servir dans la communication, bien au contraire. Disons qu’il y’a des figures obligées qui dictent quelle expression faciale, quel masque, il convient d’adopter selon les circonstances.

La contrition par exemple s’exprime en plissant les yeux, en avançant les lèvres en remontant les commissures et en disant ‘sumi masen’, la formule magique qui dédouane de tout. Le tour est fréquemment utilisé par les vendeuses quand elles ne peuvent satisfaire un client. On jurerait qu’elles sont sincèrement absolument désolé.

L’expression la plus codifiée cependant est certainement le sourire. Ainsi le sourire jusqu’aux oreilles, niko niko, est une figure obligée de la vie sociale. Les voisins qui se croisent dans la rue, les inconnus qui sont présentés pour la première fois, les modèles féminins dans les catalogues, les professeurs de langues dans les écoles pour adulte, les personnels d’accueil dans les aéroports…Tous sont sensés sourire car cela fait partie de la bienséance élémentaire entre personnes civilisées. Cela rentre aussi dans la définition complexe que les japonais ont des services marchands. Au Japon, l’acte de consommer, au-delà de l’objet convoité, doit être un bien être en soi. Et le plaisir commence quand on vous sourit…

Dans les rapports conviviaux aussi le sourire est un trait imposé. Après l’université, les japonais voient en général assez peu fréquemment leurs amis. Les rencontres sont programmés tellement à l’avance qu’il faut absolument les réussir. Un pique nique, un rendez-vous au café, un diner au restaurant, seront au Japon presque toujours des théâtres de sourire.

« les salutations se font toujours et sans faute avec un faux sourire » rapporte en 1585 le jésuite Luis froid. Vrai ou faux, peu importe ; le sourire est comme l’appétit : l’envie de sourire vient en souriant. De plus elle est contagieuse. Si en Europe le sourire « insincère » est frappé du sceau de l’hypocrisie, au Japon , il est au contraire considéré comme une marque d’élévation et de contrôle de soi. C’est une manière de se placer dans une posture positive pour communiquer et dominer la réalité parfois plus sombre de son état d’âme. Une forme de respect d’autrui. Certes, les européens renâcleront moins à montrer leur véritable état d’âme. Pour autant, seront-ils vraiment plus francs et plus sincères, notamment quand s’agit d’obtenir quelque chose de quelqu’un ?

Outre le sourire, dans le hanashi, la conversation, particulièrement celles des femmes, les messages sont systématiquement ponctués par une expression faciale adéquate. Caractère culturel singulier, les japonaises acquiescent énormément avec des coups de têtes rapides de faibles amplitudes à ce que dit leur interlocuteur. Le faciès s’anime alors à outrance, contre-pied à l’immobilité habituelle : les yeux s’écarquillent, les lèvres s’entrouvrent et se plissent, les yeux s’éclairent et l’observateur se laisse fasciner par la beauté de ces mouvements jusque là secrets et insoupçonnables. La gestique sera abondamment ponctuée par les mots et les interjections qui conviennent, des haï, des un, des eue, des So nada, des naruhodo…Autant de formules qui veulent à peu prêt toutes dire la même chose : oui, j’ai compris, ah bon ? Une question de respect finalement : être avec quelqu’un implique une empathie et une disponibilité sans faille.

L’expression faciale, Hyoujou en japonais, a une importance cruciale dans la grille de lecture que les japonais applique pour juger un individu . Un japonais pourra penser : je n’aime pas l’expression faciale de cette personne ou au contraire, son expression faciale est très mignonne. Le Japon n’est pas le pays des mous disgracieuses et des grimaces outrageuses.

Entraînement nécessaire programmer avant de partir au Japon : contrôle du visage option : toujours avoir l’air avenant.