Le pays des postures contrôlées.

La droiture légendaire du Japon commence par la posture…C’est elle qui frappe quand on arrive dans l’archipel. Ainsi dans les lieux publics, les japonais, sages comme des images, s’assoient avec une rectitude exemplaire qui semble parfaitement aller de soi. L’affalement et l’agitation ne sont pas d’ici. Bien sûr, il y aura toujours des étudiants pour dormir sur les tables à l’université. Mais c’est sans trop de désinvolture, presque avec ingénuité. Et ils se laisseraient facilement gronder.

Dans les trains de banlieue les gens sont assis les uns à côté des autres sur les très longues banquettes installées le long des parois des voitures. Pas un pied qui ne dépasse ni personne pour croiser les jambes : une position qui passerait pour vulgaire et dévoreuse d’espace. Aucun candidat non plus pour s’agiter, taper du pied, trépigner, ou mouvoir la tête afin de suivre les rythmes d’un lecteur mp3. Ni bâillement bruyant, ni décibels perdues, ni conversations outrageuses. C’est le silence qui habille tout. Et chacun vaque sans déranger son voisin, le sac posé bien sagement sur les genoux.

Les japonais apprennent très vite à contrôler leurs mouvements. Il s’agit de ne pas extérioriser ses émotions pour ne pas mettre mal à l’aise autrui ni le gêner. Mais c’est aussi parce qu’ils ont un très fort sentiment de pudeur et de honte que les gens se retiennent de laisser aller leur corps à ses inclinations naturelles. Dans cette société très homogène, personne ne pense à troubler la neutralité et l’ordonnance consensuelle qui dominent dans l’espace public. Ne pas gesticuler à tort et à travers : une règle tacite que nul ne semble subir et dont chacun parait profiter. Les japonais détestent entre tout avoir à supporter la transgression d’autrui.

Dans la conversation aussi, on verra rarement quelqu’un s’emporter par passion, mimer ses propos, se lever brutalement, faire de grands gestes…Au contraire, c’est encore la droiture, celle qui confine à la rigidité, qui prévaut : les membres restent fixes et le langage du corps limité à quelques expressions faciales codées. Finalement, c’est dans le discours en soi que les japonais s’épanouissent le plus. Et encore. Là aussi il s’agit de respecter une foultitude de thèmes et de circonvolutions obligées.

Les postures traditionnelles, si elles sont en recul, sont toujours pratiquées selon les individus et la situation sociale. Ainsi, la position en seiza consiste à s’asseoir par terre sur les talons, les genoux repliés à 180°, le buste bien droit et les bras pendant le long des flancs, les mains posés sur le genoux. Dans les washitsu, les pièces japonaises, équipées de tatamis et de tables basses, il est d’usage de s’asseoir de la sorte pour prendre le thé ou se restaurer. Il se dégage une impression de calme et d’harmonie quand les convives sont réunis. Et la conversation qui s’ensuit est souvent en rapport. Sereine, un peu solennelle, proche du sol, presque chtonienne. Mais l’acrobatie devient vite inconfortable pour qui n’en a l’habitude et il n’est pas rare de voir le novice décaler le bassin de l’axe des talons pour poser discrètement les fesses sur le tatami.

La posture à la singe est une position qui est de mise dans toute l’Asie. Elle est utile pour s’asseoir sans s’asseoir, s’asseoir quand il n’y a rien pour, juste en s’accroupissant, en mettant les fesses très bas pour trouver le bon centre de gravité. Pierre Loti la remarquait déjà au 19ème siècle lors de son voyage au Japon à propos d’une vendeuse de rue « accroupie à la singe, les mains touchant les pieds, derrière son bibelot – et toujours souriante ». Requérant une grande souplesse des genoux, la position est aujourd’hui aussi en repli : le Japon est devenu un pays de chaises et de fauteuils.

Les gestes et les postures codifiées de la cérémonie du thé ou de l’art de servir les repas selon les formes traditionnelles en usage dans les ryokans, auberges japonaises, disent également combien la droiture est importante, source d’harmonie et de beauté. Ainsi, le desservant entre dans la pièce où se trouvent les hôtes en faisant coulisser à vitesse constante le fusuma, fine porte de bois, ou le shouji, son équivalent de papier. Impression d’ouverture de rideau de théâtre…Le voilà qui apparait dans l’embrasure, assis en senza. Il se lève, de façon parfaitement contrôlé puis pénètre dans la pièce en posant d’abord la jambe droite. Il vient poser sur une table basse la nourriture contenue dans de petits réceptacles. Chacun de ses gestes est patiemment réalisé, comme une chorégraphie, avec une géométrie préparée. Il n’y a pas un mouvement dont l’amplitude ne jure ou qui n’ait son utilité. Le service effectué, le desservant se courbe profondément pour honorer les hôtes avant de repartir d’une démarche tatillonne faite de petits pas rendus obligatoires par le degré d’ouverture limité des pans serrés du yukuta. Franchi le seuil par la jambe gauche, c’est en se tournant à nouveau vers les convives qu’il s’agenouille encore et referme le fusuma en le faisant glisser à nouveau, tout en souriant, jusqu’à s’effacer lui même complètement. Il en reste une impression d’ordonnance et une rigueur qui flotte encore dans l’espace et aide à s’endormir.