Workholic !

Addict au travail ! Le pays de l’addiction au travail

Otokorashi! Le travail est dans le cadre des valeurs traditionnelles du 20° siècle indéniablement associé à la virilité autant que la femme est associée au foyer.

La grande cause nationale de la production au lendemain de la 2de guerre mondiale a permis au petit Japon, ce pays insulaire, à priori éloigné des autres grands pôles développés, de devenir la 2°, la 3° aujourd’hui, puissance économique mondiale.

Et pourtant. La crise aidant, l’économie se ralentissant, la société évoluant…les représentations changent, les valeurs évoluent. Les femmes sont moins au foyer. Les hommes meurent toujours de karoshi (surmenage) mais l’unanimité n’est plus là. Le gouvernement aussi de s’y mettre en tentant de limiter le burn out en interdisant les heures supplémentaires au delà de…100 heures par mois. La société s’émancipe un petit peu des clichés de la virilité forcément associée au bosseur acharné et au sacrifice pour le groupe. Les femmes, de plus en plus célibataires, travaillent par carriérisme ou à défaut pour survivre.

Tout le monde est d’accord ou presque en privée pour confesser l’inavouable. Pour expliquer que travailler est une souffrance, pour avouer comme un soulagement que oui, oui “je déteste mon travail”. Avec la secréte espérance parfois de s’affranchir du système un jour…

Et pourtant, il n’empêche…

Dire qu’on travaille beaucoup. Sinon : dire qu’on fait le ménage, dire qu’on est volontaire dans une association, dire qu’on s’occupe de ses enfants, dire qu’on est très occupé…Autant de compliments qu’on se fait à soi même. Immédiatement approuvés.

Donner l’apparence d’être actif à toute heure, rester tard et accepter le zangyou, les heures sups au pied levé. Sous l’œil du kachou, le boss ou de l’otsubone san, la femme mûre, célibataire et hyper zélée au travail, qui veillent au grain, on reste. Certains travaillent dur, d’autres vaticinent entre internet, le café ou les collègues. Certains font semblant. Au total, la productivité du travail est loin d’atteindre des sommets. L’essentiel est ailleurs. La loyauté et l’apparence.

Cette flexibilité exigée du salarié est tantôt rémunérée, tantôt pas, chez les black kaisha, les entreprises noires. Elles sont parfois listées et mises à l’index sur Internet.

Confesser du temps libre ? Suspicieux, un luxe pour égoïste et paresseux.

Paradoxe car que font donc ces gens qui travaillent tant ? Des choses plus ou moins nécessaires dans le but de gagner de l’argent. Donc d’assouvir une soif de possession matérielle égoïste et de s’offrir tout le confort, pour paresser tranquillement à la maison…

Il y a la pression sociale bien sûr, le regard des uns et des autres toujours impérieux et qui ne laisse pas la moindre chance aux embusqués. Au Japon on ne se vante pas d’avoir une place en or dans laquelle on pavoise. Quand c’est le cas, on le dissimule en prétendant se tuer comme il se doit à la tâche.

Sous d’autres latitudes on dirait parfois l’inverse. Travailler comme un forçat ? Jamais ! Et ça, même si c’est vrai et pour ne pas passer pour un imbécile. Question de valeurs.

Autre raison à ce workholisme ambiant, l’ennui. Certains ont du mal à vivre en dehors des cadres offerts par la société. La case université, puis la case travail, la case association sportive etc. Ne rien faire de spécial, improviser, se laisser le droit de voir des amis au pied levé ou partir en promenade sur un coup de tête : des catégories en dehors du champs de la pensée commune. Pour calmer la vacuité des existences, il y’a donc lui : le travail. Tripalium, instrument de torture disaient les romains. Mais les lumières gréco-latines n’ont pas été aussi loin et l’oisiveté, si elle existe aussi parfois, il y a des rentiers, ne saurait être revendiquée ou affirmée crânement.

Certains ne sortent guère de cet univers laborieux. Après une journée bien remplie, on rentre chez soi ou on va boire avec ses collègues. On a peu d’ami en dehors de son milieu professionnel et de ses anciens camarades d’école. Il y a un monde fonctionnel dans lequel les gens évoluent le long des parcours tressés par les conventions sociales, de la maison au travail, de la banque au restaurant, du parking au centre commercial. Contre la crainte de faire un impair ou d’être remarqué, il suffit de suivre la ligne et d’attendre d’être au bureau pour exister. Une raison de plus pour y rester tard.