Koko wa ojichan bakkari desu !

L’après midi, il y a des légions impressionnantes de vieux messieurs qui errent seuls, l’air hébété, dans les parcs des grandes villes. Ils semblent avoir perdu la tendance grégaire de leurs cadets. Avec le temps, les liens sociaux et familiaux se distendent ou s’anéantissent laissant le champ à des millions de solitudes qui communiquent de moins en moins. Ils sont seuls dans les rues, seuls dans des cafés ou des restaurants décrépis où ils mangent sans dire un mot. Ils semblent faits de vide et de mémoires blessées. Ils sont le Japon des invisibles qu’on ne remarque pas : un silence qui met mal à l’aise se diffuse autour d’eux et fait s’éloigner.

Le poids dévorant du travail, le coût de l’éducation des enfants, le développement de l’individualisme et l’affaiblissement de l’importance de la famille dans l’échelle des valeurs contemporaines ont depuis les années 80, contribué à consumer le taux de natalité à petit feu. Lors, les générations vieillissent sans être suffisamment remplacées et la part des personnes âgées dans la population augmente. Pas besoin de statistiques pour le remarquer : la vieillesse saute aux yeux. Et le Japon se dépeuple à petites pelletées.

Le pays, qui possède un système de retraite par répartition proche de la France, doit verser des pensions de plus en plus nombreuses, de plus en plus longtemps. Revers de la médaille de l’espérance la plus fortes au monde : les dépenses médicales ou d’assistance des seniors, parfois pauvres et isolés, explosent entraînant une pression financière croissante sur les actifs. Le minimum retraite, très bas, relègue une partie du 3° et 4° âge dans la pauvreté. Pour faire face, certains adoptent un silver job : gardien d’immeuble, de supermarché, de parking…Quelques-uns sombrent totalement dans la misère. Danboru ojichan ! c’est le vieux monsieur des cartons, disent les enfants.

La génération en âge de procréer est moins nombreuse que la précédente. Elle fait aussi moins d’enfants : cercle vicieux du vieillissement et de la dépopulation. Au total, le pays a déjà perdu près d’1 million d’habitants entre 2013 et 2017 et l’indice de fécondité, autour de 1,4 enfant par femme, est très insuffisant pour relancer la démographie.

Panique à bord ? Négatif mon capitaine. Face à la tragédie annoncée, le gouvernement tente du bout du portefeuille une politique familiale et n’ouvre que d’un coin de képi ses frontières à une immigration, évidemment ciblée. La société japonaise, homogène, conservatrice, qui ne connaît pas les notions de multi culturalité ni de multiethnicité, n’adhère guère à cette perspective.

Nonobstant, la doxa économiste ne semble guère opératoire ici. Démographie en berne rime ici avec plein emploi (Moins de 5% de chômage) et puissance économique (3° PIB du monde). L’eau bout elle aussi à 100° dans l’archipel ?

Il n’en reste pas moins qu’il règne dans certaines parties et quartiers du Japon, une atmosphère de fin du monde. Il arrive que certains grabataires brillent entre les spectres. Un vieux retraité qui accoste un étranger pour discuter, et voudraient s’échapper de l’indifférence générale qui l’a presque déjà aboli. Un autre qui a pris un brin d’herbe entre ses mains et en joue comme d’une trompette. Comme il est la vie qui résiste dans le matin au milieu des oiseaux et des enfants qui jouent !

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