Aruki tabe dame da yo !

Les miettes et les peaux de bananes qui traînent…Tout ça tu oublies. On ne mange ni dans les rues, ni dans les transports, ni dans les autres lieux publics. Même en catimini, on ne saucissonne quasiment pas à tort et à travers. Un paradoxe quand on sait qu’il est possible d’acheter des denrées à peu près n’importe où et quand dans les combinis, ces petits supermarchés de dépannage maillant tout le territoire et ouverts en permanence.

Paradoxe aussi, le Japon est sans doute un des pays au monde où on représente le plus dans la société et les médias la nourriture, l’acte de manger voire même la dévoration.

Patent : les devantures des restaurants chargées de reproductions de plats en plastique. Montrer pour mieux séduire, susciter l’envie et capter le client en jouant sur la compulsion.

Partout aussi les publicités, les photographies, les fumets qui aiguisent le désir et donnent des envies de tournée des grands ducs.

À la télévision, inlassablement dans les TV show, ippanjin, lambda, ou gennojin, personnalités, gueuletonnent en direct. Une véritable sexualité buccale et collective : le téléspectateur de voir toujours les mêmes plats, yaki soba, sushi et autres items du répertoire standard, ingurgités par les invités qui surjouent le plaisir en écarquillant les yeux avant de prononcer avec une exultation emphatique le même oishii, c’est délicieux. Incontournable, la jeune fille ultra sexy qui enfourne à grandes lampées du riz aux crevettes en se dandinant et mimant la jouissance absolue. Le scénario est répété en boucle mais le public n’a, semble-t-il, pas la nausée.

Au quotidien pourtant, personne sinon les rustres, ne bâfre à la diable, ni debout, ni sur les bancs, inexistants de toutes façons. Grignoter au milieu de la foule ? Vulgaire, sale et pestilentiel. L’odeur de bouffe dans le métro ?…Nonnnn….pas ici. Manger, un acte codifié qui se déroule dans des lieux adéquats.

Il faut bien ses baguettes, sa miso shiru, et dire Itadakimasu, l’humble, pieux et propédeutique je reçois. Rédhibitoire : exhiber sa bouche ouverte, ses dents, et prendre le risque de laisser dans la précipitation quelques reliefs de nourriture sur la commissure de ses lèvres.

Le moment du repas, même bref, solitaire ou sociable, est une affaire d’intérieur et rechigne envers la rue, terrasse de restaurant comprise. Du coup personne ne pourra lire l’avenir dans les tâches de mayonnaise des trottoirs des villes japonaises : il n’y en a pas.