Mets des chaussons !

Surippaa ni hakikaete kudasai. Le pays des chaussons

Comme j’entrai dans le salon, Koyuki me regarda gravement.

« Ecoute, je ne veux pas te mettre la pression mais tu sais au Japon, la question des chaussons est une véritable affaire nationale. Un gros business aussi. Si tu apprenais le nombre de paires vendues chaque année…tu serais stupéfait ! »

J’étais surpris de sa remarque qui tombait au pied levé.

« Je sais Koyuki ! Ça fait quand même belle lurette que je ne fais plus l’impair d’oublier de me déchausser avant d’entrer chez toi ! »

Je m’étais fait un petit coaching personnel qui ressemblait à ça : Quand tu entres chez quelqu’un tu dois te déchausser. Fais attention aux chaussettes trouées ou c’est la honte assurée. Enfile les chaussons d’invités qu’on te tend. Si tu vas dans un resto et qu’on te de faire un petit striptease podologique, tu dois te préparer à engouffrer tes petons dans un cocon déjà visité mille fois par d’autres paires de pieds…

– Ça te paraît si fastidieux ? me demanda-t-elle.

– Non ! Ça me parait indispensable d’ailleurs ! Dans les pièces avec tatami, il est encore parfois d’usage de vivre au niveau du sol : on s’assoit en tailleur ou en en seiza, sur les genoux, directement par terre ou sur un petit coussin. A ce niveau, on perçoit l’espace différemment. On sent aussi les odeurs qui circulent dans les strates inférieures de l’atmosphère. Des effluves de chaussures viendraient troubler la sérénité des personnes présentes. Car même s’il n’y a aucun risque de marcher dans quelque chose de gras et de puant chez vous, on traine quand même forcément sous ses semelles les miasmes de la rue. De plus, mettre des chaussons à l’intérieur, c’est aussi symboliquement changer d’espace. Pour toutes ces raisons tu vois, je milite pour la généralisation du chausson à l’échelle mondiale…

– Excellente analyse. C’est vrai que tu as fait des progrès…mais pourtant…tu t’es encore planté de chaussons ! » me dit-elle en s’esclaffant.

Pas besoin de regarder mes pieds. J’avais compris de quoi elle parlait. Humm ce n’était pas la première fois effectivement. Je m’excusai platement. En fait, j’avais gardé les chaussons des toilettes après une brève visite en retournant dans la salle à manger.

Je le savais : les chaussons des toilettes… Quand tu entres dans les toilettes, tu laisses tes chaussons à la porte et tu chausses l’autre paire généralement en caoutchouc qui t’attend de l’autre côté et que tu gardes le temps nécessaire. En sortant, tu procède exactement à l’inverse.

Cette fois ma petite voix intérieure avait oublié de me répéter cette antienne.

Je lui répondis platement :

« Désolé Koyuki…Je manque encore de subtilité japonaise !

– C’est peut-être un détail pour toi, mais crois, moi, ces histoires de chaussons interchangeables limitent l’encrassement des maisons. Et pour quelqu’un comme moi qui aime la propreté sans aimer faire le ménage, ce n’est pas négligeable.

– Normal ! Tu es comme presque toutes les japonaises, tu aimes que ton intérieur soit impeccable. Remarque, même les mecs, même quand ils sont célibataires font généralement tout un plat avec ça. Combien de fois j’ai entendu des étudiants japonais me dire : cet après-midi, j’ai nettoyé ma chambre… quand je les interrogeai sur leurs activités du week-end. »

En fait, je soupçonnais aussi les japonais de s’emmerder régulièrement quand ils ne travaillaient pas. Pour pallier leur mélancolie, ils bossaient toujours plus ou nettoyaient leurs maisons. Enfin ce n’était pas le cas de Koyuki. Elle n’en fichait pas une. C’était loin d’être un parangon de japonaise à ce niveau là …Une femme de ménage venait chez elle trois fois par semaine pour s’occuper de son immense maison de 300 m2 dans laquelle elle vivait seule.

« Tu sais, renchérit-elle, traditionnellement la maison japonaise est petite et peuplée. La maîtresse de séant avait le devoir de la maintenir irréprochable. Il y a toujours de nos jours une certaine dimension patriarcale dans la société qui confie encore parfois aux femmes cette mission fondamentale. A ce sujet, le Japon n’est pas parvenu à votre degré d’émancipation. Enfin, ça viendra…les nouvelles générations ne sont pas de tout d’accord pour reproduire les schémas des anciennes, notamment sur ce genre de questions.

Il se faisait tard. Je la remerciai pour le thé qu’elle m’avait servi avant de prendre congé. En quittant la maison, je remis comme à l’accoutumé mes chaussures en laissant mes chaussons sur le palier dans l’entrée.

Koyuki me rappela :

« Il faut que je te montre quelque chose. Ça pourra toujours te servir par la suite. Tu vois en partant là, les chaussons, tu dois les mettre dans le bon sens ! »

Je restai interdit.

« Il faut les replacer de telle sorte que tu n’aies pas besoin de les retourner quand tu reviendras. Ce sont les talons qui doivent faire face à l’entrée, pas le coup de pied ».

Une fois dehors, je me rendis compte que j’avais fait une nouvelle méprise.

A la place de mes souliers, j’avais chaussé les sabots énormes qu’elle réservait pour le jardin.