Kekkon shiki jo.

Un manoir normand à colombages et toiture en chaume ; un jardin japonais avec pont enjambant un étang où flottent des nymphéas ; un immense bâtiment de béton avec deux salles de restaurant trop grandes pour leurs plafonds trop bas ; un petit sanctuaire shinto s’ouvrant derrière un torii vermillon et un bosquet de pins noueux…

Bienvenue à la villa Shazan, un vrai Kekkon shiki jo en vrai carton-pâte pour de vrais mariages façon occidentale « à la japonaise ».

Présents partout dans le pays, ces immenses complexes pour mariages clés en main se proposent d’organiser la réalisation des rêves de princes charmants de ces dames, et quand bien même monsieur serait loin de l’idéal, le packaging proposé permettra de s’en faire l’illusion.

Des faux prêtres en soutane impeccable, forcément occidentaux, parfois français, feront le grand jeu aux mariés. Kotaro san, voulez-vous prendre pour épouse Ayaka san ? Ayaka san, voulez-vous prendre pour époux Kotaro san ? Je vous déclare uni devant Dieu par les liens éternels du mariage. Amen. Et les grands orgues retentiront.

Tous catholiques au moment des serments par goût du folklore, la cérémonie passée, chacun redeviendra shintoïste ou bouddhiste, ou les 2, sans compter la majorité plutôt agnostique ou athée. Au Japon le syncrétisme l’emporte absolument, on ne s’encombre pas de dogmes, surtout pas lors d’un mariage. L’essentiel n’est-il pas la tenue impeccable, la coiffure parfaite et la belle robe en mousseline blanche de la mariée ?

Depuis le parvis, on distingue aisément les pièces intérieures décorées dans un genre néo-classique : tapis rouges, tapisseries sur les murs et colonnettes de bois blanc à chapiteaux ioniques. Des membres du personnel, des femmes endimanchés et rigides, font la parlotte avec un jeune couple venu reconnaître les lieux et négocier les prestations.

Le prix est exorbitant, plusieurs dizaines de milliers d’euros pour 2 à 3 heures de cérémonie suivie d’un repas guère plus long. Et tout le monde rentre à la maison. Les invités qui acquittent un droit de participation parfois assez élevé repartent quand même avec un cadeau. N’empêche, le couple et leurs familles s’endettent parfois longuement pour payer les agapes.

Les futurs mariés visitent le reste du domaine et notamment le bâtiment principal. L’aile droite, art déco, abrite à l’intérieur un immense bowling surréaliste et désert comportant des dizaines de pistes au bout desquelles trônent des quilles en attente de renversement. Un seul homme est assis à une table avec une cigarette dont la fumée hésitante semble ignorer où aller tant le volume est vaste. L’aile gauche bien différente et d’allure fonctionnaliste est occupé par un café, le bauhaus, et un espace de réception pour mariage, le wedding room. Deux grandes baies vitrées ouvrent sur un parvis garni de deux fontaines rondes de style renaissance, imitation en miniature de celles du Bernin place Navone. Elles sont pavoisées de guirlandes électriques dont les extrémités supérieures coalescentes forment un chapiteau. Aux alentours sont disposés des tables et des chaises en pierre, artificiellement usées et rongées de mousses, paraissent dérobées dans un jardin romantique européen du 19ème siècle. On s’attendrait presque à voir apparaître une vénus d’Ile, une sylphide ou une morte amoureuse. En arrière de l’aile gauche, trône une Église en bois peint de style suédois utilisé pour les cérémonies.

Au-delà de l’Église, une piscine en forme de huit irrégulier, éclairée de l’intérieur, s’étire le long d’une grande terrasse où s’amoncellent des transats, désespérément vide et disposés devant la façade blanchie à la chaux d’un hôtel aux formes arrondies dans la veine méditerranéenne. On imagine les barbecues au bord de la piscine, les langoustes, les verres de cocktail et les invités du mariage nonobstant tirés à quatre épingles, très ordonnés et silencieux.

A l’arrière-plan de ce décor, tout autour, l’écrin des versants raides des collines tapissées. Dans le lointain, une ou deux maisons japonaises de style traditionnel aux faîtages incurvés sembleraient elles aussi des faux semblants si on y prenait garde. Mélangé avec du vrai, le mensonge paraît souvent encore plus vrai.