Washureto kimochi !

Les toilettes sont souvent nommées dans la langue japonaise avec le bel euphémisme d’otearai, littéralement lieu pour se laver les mains. En réalité, l’opération peut s’étendre à bien d’autres parties du corps. Il est une caresse futile que les amateurs savent apprécier assis confortablement. Un petit jet d’eau chaude pulvérisée qui vient, dans un mouvement de va et vient horizontal, parcourir les milles et un plis d’une partie lunaire de notre anatomie. Sur les boitiers qui commandent les différentes fonctions des WC à lunettes électronique du Japon, ce bouton pressoir imprimé de trois pointillés ciblant le centre d’un M arrondi. Au départ tu t’interroges et puis tu comprends…non ce n’est pas un kanji.

Ce système, baptisé toilette japonaise en occident est nommé de l’anglicisme « washlets » dans l’archipel. Le terme dérive du nom d’origine de cette innovation d’origine étasunienne, les washairseat, produits dans les années 70. L’objet révolutionnaire, mais pas encore suffisamment abouti, fut repensé et amélioré par des entreprises nippones dans les années 80 puis lancé sur le marché à grands renforts de publicité. « Les fesses veulent être lavées ! » lançait avec aplomb une actrice comique japonaise dans un spot télévisé. Depuis des dizaines de millions d’exemplaires ont été vendus et le précieux objet, qui désormais orne bien des cuvettes nippones, est devenu un des symboles du pays aux yeux des étrangers.

De ton côté, tu as essayé toutes les variantes et les pressions. La douchette dispensée par un petit bras en plastique mobile et rétractable ; le jet plus dru à géométrie variable ; la petite brisée d’air chaud savamment orientée pour évanouir l’humidité déposée par l’ondée…Par défaut les appareils sont réglés sur l’optimum de confort, objet de recherches intenses : l’angle de jet est à 43° et l’eau à 38°.

Nonobstant, comme tu es un puriste, tu ne partiras pas sans dérouler quelques feuilles du rouleau de papier cellulose souple qui t’attend dans son dévidoir. Tu culpabilises un peu d’avoir à déplier l’ourlet en forme de triangle qu’une petite main soigneuse a pris soin de confectionner afin de t’éviter d’avoir à t’échiner pour trouver le bord de la première feuille. A ce moment tu ne peux retenir dans ton émerveillement un only in Japan admiratif qui s’évanouit parmi la musique classique et les fragrances florales diffusées dans le cabinet.

Rien n’est trop bien pour honorer le dieu des toilettes ! Les japonais l’appellent Kawayanokami ou Benjogami. Dans les croyances shintoïstes traditionnelles, les dieux sont omniprésents, comme immanents aux lieux et aux choses.

Il n’y a pas d’exception pour les WC où une sorte de vigor sama veille au grain…Pour s’en concilier les faveurs, il est souvent associé à la prospérité, il faut le flatter et entretenir impeccablement et sans état d’âme ses terres d’élection.

D’où aussi l’immaculé des toilettes publiques qui force le respect et l’admiration. L’homme fait des miracles quand il est poussé par les dieux. Quel restaurant voudrait courir le risque de la banqueroute en négligeant cette pièce stratégique ? Croyance opératoire s’il en est, dont le scepticisme religieux actuel n’a pas éliminé les effets vertueux. Oui, il faut purifier les toilettes pour les dieux, comme fait ma grand-mère chante Angela Aki dans une chanson récente.

Tu appuies enfin sur le bouton de la chasse d’eau. Un bruit de cascade s’abat mais pourtant quelque chose ne marche pas. Pas de tourbillon au fond de la cuvette. Tu n’as pas dû faire bien attention. Deuxième tentative. Encore ce son qui retentit sans que rien ne vienne. Cette fois tu n’es pas dupe : la cause n’est pas suivie d’effet car c’est un enregistrement sonore. Et là tu comprends soudainement la situation en jubilant. Ce son, c’est celui de la discrétion. Pendant qu’ils s’efforcent, les japonais tirent la chasse d’eau plusieurs fois pour masquer leurs ereintements aux ouïes de ceux qui fortuitement pourraient les entendre. Alors, pour réduire la facture d’eau, les fabricants ont équipé leurs lunettes électroniques de hauts parleurs capables de produire un bruitage très proche du déferlement original. Tu te lèves bouche bée, en regrettant la chaleur lénifiante du siège chauffant. Tu as à peine le temps de commencer à chercher le bouton de la vraie chasse avant de te rendre compte qu’il n’y en a pas. Elle est automatique comme l’est aussi le basculement du couvercle de la lunette qui se referme mécaniquement. Ahuri, tu ramasses le manteau que tu avais pris soin d’accrocher à la patère avant de reprendre ton sac posé sur la petite étagère adéquate. Et puis soudainement…en apercevant par hasard le sigle du fabricant de la cuvette de faïence, tu te rappelles l’histoire de toto aux toilettes. Une rupture dans la poésie de l’instant.

T’y peux rien. Toto c’est le Jacob Delafon japonais.

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