Tôkyô no chinmoku no gunshuu

Tu vois la foule d’abord quand tu arrives ici. Tokyo, une des plus grandes villes du monde : 30 millions d’habitants avec son agglomération. Tu atteins les 100 millions si tu ajoutes le chapelet des villes coalescentes qui forment une immense mégalopole en forme de banane s’étendant sur le long du littoral oriental, du nord ouest de l’île d’Honshu au sud est de celle de Kyushu ; de la ville de Sendai à Fukuoka.100 millions de cœurs qui battent dans des petites cases rapprochées.

Le carrefour de Shibuya est un des cœurs de cet organisme urbain. La première fois tu restes planté là, sur le côté, extérieur, pour contempler le manège de la foule. Tu es essoré, euphorique, complètement abasourdi devant la masse. Tu voudrais t’y plonger aussi, mais tu kiffes trop cette position décalée. Le plus dingue c’est la sérénité qui se dégage de l’ensemble. Les visages : contrôlés. Les corps ne prennent pas de trajectoire erratique. Les myriades de jambes se croisent, se dépassent, se frôlent sans s’emmêler puis soudain s’arrêtent tout net : les véhicules s’ébrouent qui attendaient leur tour. Et les feux tricolores de battre la cadence sans que personne ne tente le diable. Une vraie chorégraphie disciplinaire. Quelques vélos glissent de ça et là sous le soleil euphorique. Tu es à Shibuya mec, un des centres du monde et un je ne sais quoi d’un œil de cyclone.

Cette douceur apparente tu la sens dans chaque millimètre du Japon. Un miel qui peut cacher des tempêtes intérieures. Mais la plupart du temps, il n’est pas question d’extérioriser. Garder son calme, c’est garder son honneur dans un pays où plus que jamais l’impulsivité est considérée comme une forme d’incapacité à l’autocontrôle et une marque de faiblesse. Presque jamais tu ne vois une scène de rue violente : des gens hurler ou s’agripper physiquement.

Tu es dans la plus grande ville du monde et pourtant, si tu fermes les yeux, le bruit blanc des pneus des voitures neuves au moteur bien réglé sur l’asphalte à quelque chose des vagues de l’océan qu’on entend par-dessus les falaises. Les gens sur les trottoirs ou dans le métro sont d’un calme olympien. Pas d’occupation de l’espace sonore, pas de mot plus haut que l’autre, pas de téléphone portable qui hurle…Tu te demanderais presque s’il n’y a pas un problème. Une catastrophe qui a eu lieu et a rendu les gens muets de stupeur et de désespoir ? Ou alors, c’est toi qui es devenu sourd ?

Dans certaines rues il y a bien du bruit, mais c’est très ponctuel. Ici un écran géant éructe sa musique décibélique. Là, une voix synthétique émolliente annonce qu’un train arrive ou qu’une promotion est en cours au rayon pantalons du 5° étage d’un centre commercial. Sur le trottoir une hôtesse fait l’article pour des brochettes ou des téléphones.

Bien sûr, si tu en veux plus, tu peux toujours entrer dans une salle de jeux vidéo ou un pachinko, salle de machine à sous déguisés, véritables capharnaüms acoustiques. Pour l’orgie rythmique et si tu veux sentir le seuil de la douleur dans tes tympans, il y a les boîtes de nuit tokyoïtes dont les volumes sonores sont parmi les plus élevés du monde. Le brouhaha de noctambules alcoolisés conviendrait mieux ? Entre dans un bar japonais, un izakaya, à l’heure ou les groupes d’étudiants sont ivres morts et perdent totalement les pédales.

Alors oui, en cherchant bien, il y a effectivement tout ce boucan d’enfer à Tokyo. Certes, certes, mais, avant tout, ce qui frappe, ce qui saisit, c’est un couple paradoxale, unique au monde : la foule et le silence.