Capuseru hoteru ato supa

Je venais juste d’arriver au 9ème étage de l’immense tour de verre qui abritait le capsule hôtel avec son SPA. J’avais passé le comptoir de l’accueil puis le petit corridor où se trouvaient les serviettes, parfaitement empilées les unes sur les autres dans les compartiments des étagères prévues à cet effet. Derrière, il y avait des casiers à clés où l’on pouvait mettre ses affaires. Je me mis nu, rangeai mes vêtements, tournai la clé et pénétrai dans les installations qui se trouvaient de l’autre côté. L’endroit était immense. L’étage entier de cette tour de bureau avait été consacré exclusivement à un ensemble de bains et de douches collectives. Un endroit difficilement imaginable dans ce building de verre situé dans le quartier d’Umeda, au cœur d’Osaka. Le plafond, d’une hauteur assez réduite par rapport à la longueur de la salle, une cinquantaine de mètre, accentuait l’étrangeté de l’atmosphère émanant du décalage entre la fonction et la nature des locaux. Tout cela paraissait totalement surréaliste. Autour de moi, des dizaines de corps nus déambulaient avec le plus parfait naturel, uniquement des hommes évidemment. Il n’y a plus de mixité à l’heure actuelle sauf dans quelques sento ou onsen des zones rurales reculées qui ont gardé leurs traditions séculaires. On dit qu’à l’époque d’Edo les deux sexes se mélangeaient dans les bains publics.

Des douches, non cloisonnées, avaient été disposées l’une à côté de l’autre dans un des coins de l’immense pièce en open space. Je m’assis sur un petit tabouret bas individuel devant le mitigeur et un grand miroir face auquel étaient posés du savon, de la mousse à raser, des rasoirs et des brosses à dents jetables. Mes voisins se récuraient de la tête aux pieds en se frottant vigoureusement avec des petites serviettes qui faisait office de gant de toilette. Savon et shampoing coulaient à flot. Certains en étaient déjà à se raser ou à se laver les dents. C’était ça le Spa japonais : un grand remue-ménage collectif dans une odeur de propre. Il ne manquait plus que la musique militaire.

Ceux qui avaient terminé se coiffaient à l’aide de séchoirs et de brosses plastiques stérilisées à disposition. D’autres avaient rejoint les jacuzzis et les vastes bassins collectifs qui offraient des températures variées dans lesquels personne n’avait idée d’entrer sale. Au Japon, le bain n’est jamais un moyen de se laver mais toujours de se détendre.

Après un moment passé à lézarder dans l’eau brûlante, je regagnai les casiers. Je fus frappé par le silence qui régnait : personne ne parlait tandis qu’une légère musique classique s’échappait doucement des hauts parleurs incrustés des plafonds. Une certaine tristesse dégorgeait de l’ensemble. L’endroit était sinistre à y regarder de plus près. Je remis mon yukata, le kimono d’intérieur prêté par l’hôtel. Avant de redescendre l’escalier qui menait jusqu’aux salles du rez-de-chaussée, il fallait chausser des sandales qu’on prenait au hasard dans une boîte prévue à cet effet et qui avaient sans doute été déjà portées par des centaines de pieds anonymes. Mais après le Spa, il était difficile de douter de la propreté de la masse.

Dans la salle de télévision, une dizaine d’hommes plutôt âgés regardaient fixement, comme des revenants, l’image primesautière d’une japonaise magnifique et très jeune qui prenait des airs de poupées sensuelles en débitant des stupidités. Son auditoire paraissait fasciné. Certains fumaient et ne bougeaient plus. Je traversai l’endroit sans trop m’attarder pour aller boire un thé dans ce qui servait de réfectoire. Il y avait une moquette un peu défraichie qui étouffait les pas en accentuant la sourdine maladive des lieux. Quelques distributeurs automatiques proposaient des boissons, des soupes, des nouilles, ainsi qu’une sélection de plats tout prêts qu’on pouvait faire chauffer dans un micro-onde. Après avoir avalé un thé, je me dirigeai vers la salle des capsules.

Il y avait là une atmosphère de sous-marin à vrai dire. Le léger souffle de la climatisation faisait imaginer des kilomètres de tuyaux et des machines complexes dissimulées derrière les murs. Rien de tout cela n’existait, mais on avait l’impression d’un espace très technique. La conformation des capsules ne retirait en rien à l’ambiance. De face, elles étaient superposées sur deux niveaux et ressemblaient à des nids d’abeilles moulées en résine et recouvertes d’une espèce de gelcot comme sur les voiliers. La mienne, numéro 35, se trouvait au niveau supérieur. On y accédait par une petite échelle d’environ un mètre 50. A l’intérieur, on découvrait un habitacle d’environ deux mètre cube dans lequel on pouvait juste s’allonger et poser quelques effets personnels sur les côtés. En revanche, j’avais dû déposer mon sac volumineux dans un casier automatique d’une salle voisine.

Je tirai le store en plastique qui servait à fermer l’extrémité de mon alvéole et m’allongeai. Sur le plafond une mini télévision avait était incrustée dans le plastique. Comme l’expliquait un autocollant, on pouvait regarder des films pornos en achetant un programme spécial payable le lendemain à l’accueil. Je souris en imaginant ce que devaient faire certains de mes voisins. Je n’avais pas entendu une seule voix humaine depuis quelques heures. Mais je les savais là : j’avais remarqué les sandales qui gisaient au pied des petites échelles.

Je pris un livre mais j’eus vite l’impression de m’enfoncer inexorablement dans l’espace réduit mais doux que je sentais m’envelopper tout à fait. Juste avant de m’endormir je ressentis un plaisir de plénitude, une impression de fusion avec le tout. Cet aspect utérin du Japon paraissait chaud et rassurant, austère par bien des côtés, mais tellement surprenant pour un occidental. Finalement au 21ème siècle, les japonais en étaient un peu revenus aux lits clos de la Bretagne traditionnelle.