Arrête de renifler comme ça… !

Tisshu wo tsukatte kudasai !

Il se moucha. Et on ne l’entendit plus. Pour cela je lui avais tendu avec force un kleenex. Très surpris, il avait levé les yeux tandis qu’agacé je le regardai avec autorité. Il avait mis quelques secondes à comprendre. Il m’avait dévisagé d’abord avec beaucoup de circonspection, puis il avait pris le mouchoir en papier sans se départir de son air méfiant. Sa petite amie quant à elle m’avait sourit avec bienveillance en acquiesçant du chef. Elle avait dû être à court d’idée pour lui suggérer la même chose sans jamais oser le lui dire directement. Et voilà qu’un étranger lui était envoyé par la providence pour soulager les atermoiements de sa volonté et interrompre le reniflement continuel.

Sans le savoir sans doute, ma victime avait accepté d’un étranger un objet venant à l’origine… de son propre pays.

En 1615, à l’occasion du séjour du japonais Hasekura Tsunenaga, ambassadeur de Sendaï en France, Madame de Saint Tropez notait avec un grand étonnement que les japonais utilisaient des mouchoirs de soie jetable et à usage unique, certains étant même historiée, décorés de broderie… : « […] Ilz se mouchent dans des mouchoirs de papier de soye de Chine, de la grandeur de la main a peu prez, et ne se servent jamais deux fois d’un mouchoir, de sorte que toutes les fois qu’ilz ne mouchoyent, ils jestoyent leurs papiers par terre ». Aimé Humbert dans son voyage au Japon écrit en 1860, raconte comment des japonaises lui refusèrent de magnifiques mouchoirs européens brodés, des objets de valeur à l’époque, qu’il voulait leur offrir. En effet, les habitants d’Edo qui utilisaient des mouchoirs en papier jetables, jugeaient ceux fait en tissu d’une hygiène déplorable. L’homme occidental qui les utilisait alors exclusivement confirmait sa réputation séculaire de barbare. Objet quasiment culturel au Japon, il servait autant pour les mucosités nasales que pour l’hygiène sexuelle : sur certaines estampes d’Utamaro, on en voit gisant, chiffonnés et jetés négligemment autour de la couche ou un couple semble haleter encore.

Nonobstant, les japonais n’ont pas tous l’habitude de se moucher, à fortiori en public, et reniflent à tue-tête malgré les discours ambiants sur les vertus du mouchage. L’inénarrable tissue san, une créature de la compagnie san x, est un personnage hybride en forme de distributeur de mouchoirs et doté de quelques traits anthropomorphiques. Utilisés pour des produits dérivés, des campagnes en faveur de l’hygiène du mouchage, il apparaît aussi dans des mangas ou des anime. Bien que populaire, les japonais sont si friands de ce genre mascotte, Tissue san n’a pas encore complètement réussi sa mission. Culturellement, l’acte de se moucher en public est considéré comme vulgaire alors que paradoxalement le reniflement ne l’est pas. Peut-être le masque aussi, apposé sur le visage pendant les périodes critiques, rend-il difficile le maniement du mouchoir ?

L’affaire vaut d’être débattu car le kaze, le rhume, est un sujet de conversation incontournable.

L’hiver est donc une saison riche en bruits nasaux et autres bruits de passage forcé de liquide épais dans des conduites bouchés. Un chemin menant inexorablement vers l’estomac.

Le hana misu, la morve, tout comme les sentiments, ne sortent pas facilement au Japon. On préfère les garder à l’intérieur. Quitte à s’en rendre malade.